Semaine 3

En terrasse au café. Le vent qui me caresse la joue est le même que celui qui quelques pas plus loin vient de soulever la jupe d’une fille. Il tourne les pages d’un livre entre les mains d’un homme installé à la table voisine. Le type ne décolle pas les yeux de son bouquin. La fille passe devant nous sans un regard. Suis-je le seul à percevoir la charge érotique de l’instant ?

La médiathèque. Un homme baille amplement, bruyamment. Une femme en face de lui s’en étonne. Il explique : « Je suis d’origine méditerranéenne, et le tempérament méditerranéen nous pousse à toujours faire les choses, quelles qu’elles soient, avec force et conviction. »

« Dans cette église : pause prière. 15 minutes pour Dieu, tous les jours, du lundi au vendredi de 12h15 à 12h30. » Miracle de la vie moderne : c’est l’Éternel qui s’adapte à nos horaires !

Symbole de notre don de tout gâcher : l’écume légère de la neige, qui sous l’effet de nos pas lourds se transforme en mélasse.

Ça y est. Envolée la maison de mon enfance. Rasée, démolie, détruite. Je le vis comme un drame personnel. Une blessure intime. Une douleur comparable à la disparition d’un proche. Et au-delà de ma tristesse, je devine une autre dimension dans cet effacement. J’y vois une signification morbide, où la destruction d’une partie de ma vie, de ce lien encore tangible avec cette période bénie de mon existence, l’arasement sans retour, la démolition de ce lieu si profondément vécu et associé à mon enfance – sans possibilité aucune de le revoir un jour ! – m’apprend quelque chose sur l’irrémédiable. Cette destruction agit en moi comme un signe annonciateur, la confirmation douloureuse de mon effacement à venir. Adieu cloisons protectrices de mon enfance, de mon envol, de ma croissance, murs porteurs de mes désirs et de mon éclosion rêveuse ; ne reste plus qu’un trou, un vide stupide, un vide brutal, assassin – comme un rappel que ce qui est perdu l’est pour toujours. Avec cette maison c’est une partie de moi qui disparaît : c’est ma disparition propre et mon absence future dans le monde qui s’incarne dans cette béance ! De là une sorte de prise de conscience – pas inédite, mais cette fois plus aiguë – qu’à bientôt 45 ans j’ai fait sûrement plus de chemin qu’il ne m’en reste. Que je suis passé sur le versant descendant de la vie. Ce trou maudit comme un seuil. Une bascule. Un premier pas vers la mort.

Ces mots tombés de ma plume comme des larmes, et pourtant j’ai tout de suite pleuré de leur sécheresse.

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