Semaine 8

Février, seul mois dont on peut tirer la rallonge.

Plus rien ne va. Il a l’impression que le quotidien déraille et procrastine. Il se sent incapable d’être présent à ce qu’il fait. Ses gestes ne s’accordent plus à ses intentions, ni ses paroles à ses pensées – des semaines qu’il compose avec cette sensation désagréable et continue de vivre dans un film dont le doublage des voix serait en décalé. Il vit à côté de ses pompes, ou plutôt en avance de quelques pas sur elles. Puis il finit par comprendre : c’est une année bissextile. Depuis mars, tout est repoussé d’un jour.

Loi El Khomri. Encore un effort – maigre, subtil, quelque chose comme légaliser l’euthanasie planifiée pour les chômeurs longue durée ou autoriser une entreprise à embaucher et licencier un même salarié trois fois dans la journée – et il sera bientôt parfaitement concevable de voir Gattaz se présenter à une primaire de gauche.

Manifestation de fildeféristes. Vues du sol les pancartes sont illisibles et les revendications restent floues. Les chants et les slogans s’envolent directement vers les nuages. Aucune perturbation du trafic en conséquence de leur action. Sitôt qu’on prend de la hauteur, il est décidément bien difficile de se faire entendre dans ce triste monde.

Il faut bien travailler pour vivre, admettons. Mais comprend-t-on l’ampleur du désastre à concevoir l’existence sans autre horizon que la mangeoire ?

Souplesse, indépendance, lascivité, félinité : l’essentiel du chat n’est pas dans ses croquettes.

Le sentiment d’une proximité, d’une intimité souterraine, complice, peut naître chez le lecteur vis-à-vis d’un auteur au gré des rendez-vous avec son œuvre, ses livres, son écriture. Puis il suffit qu’il le rencontre – lors d’un salon littéraire ou de ces lectures publiques qu’aiment tant à organiser les libraires – pour qu’il redevienne en un instant ce visage étranger, lointain, à la voix si peu familière car privée de la sienne, de sa voix intérieure de lecteur imprimée au texte et qui n’est pas pour rien dans la proximité ressentie ; cet être de distance et de solitude qui s’efforce de lui sourire au moment de la dédicace, stylo en main et formules interchangeables en bandoulière, peut-être aussi gêné que lui par ce jeu de convenances et de dupes ; cet être donc pour lequel il est et restera un parfait inconnu. Alors il comprend que celui qu’il connaît – et qui le reconnaît – se tient ailleurs, quelque-part dans ses livres, tout disposé à le rejoindre, et que c’est là et seulement là le lieu marqué de leur rencontre.

Combien de journalistes, de chroniqueurs, de distributeurs, de producteurs, d’industriels, pour faire le talent d’un artiste ?

Le temps de cerveau disponible que certains artistes viennent nous pomper à notre insu par le biais d’une promotion agressive soutenue avidement par l’industrie du disque n’est-il pas à sa manière une forme de téléchargement illégal ?

« C’est qu’enfant on m’a appris à toujours finir mon assiette ! » tonne-t-il repu et fier de ses principes éducatifs, en quittant la table et laissant le soin à sa femme de la débarrasser et de se taper la vaisselle comme elle le fait tous les jours, à chaque repas.

1 menu enfant acheté = 1 cadeau offert. C’est chez Mac’Do que le schéma de l’imprégnation humaine a le mieux trouvé sa formule.

Librairie les Volcans. Un enfant devant un disque de Louane : « mais il n’y a que des CD de vieux, là ! »

Des Playmobil renversés près d’un camion de pompiers ne roulant plus que sur deux roues, sous les regards éteints d’une Barbie éborgnée et d’un GI Joe usé, tous deux ensevelis sous les ruines en blocs éparpillés d’une construction en Lego : les jouets dispersés sur le sol m’évoquent moins l’éveil au jeu de l’enfant que ses instincts de Pol Pot.

Ces pères qui vous assènent fièrement que la naissance de leur enfant est le plus beau jour de leur vie. Qu’ils imaginent un peu le bonheur de ceux qui n’en veulent pas et célèbrent ainsi de la même manière chaque jour de leur existence !

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