Semaine 9

Une fin de matinée. Je dois avoir quinze ans. Je suis assis sur les marches de ma maison d’enfance. Quelques personnes dans la rue. Elles vont et viennent à la boulangerie d’en face. J’entends le bruit des commandes et de la caisse enregistreuse. C’est peut-être un dimanche. Un vieil homme marche sur le trottoir et s’arrête à ma hauteur. Le postier sort devant la poste et se campe au soleil. Intensité de ma présence. De mon bonheur d’être là. Au monde. Vivant. Dans mon village. Sur ces marches. Là.

Voilà l’enfance. Le bonheur d’être. L’acquiescement au monde. L’écho vibrant d’appartenance et le désir plein, sauvage. L’invitation permanente à la vie – quand chaque instant, chaque seconde est comme une renaissance, un commencement où tout redevient neuf, désirable, ouvert, possible. L’élan premier de l’existence.

Liste de déchus potentiels. En plus de leur nationalité peut-être voudra-t-on aussi les déchoir de leur langue, de leurs souvenirs, de leur enfance, de leur culture acquise – de leur assiette peinte ramenée du Mont Saint-Michel, de leur toile cirée Vichy, de leur accent du terroir, de leur bob Ricard et de leur goût pour la baguette moulée.

L’intégration ou, mieux encore, l’assimilation a ses règles qu’il entend bien voir respectées. Néanmoins guidé par sa tolérance et la grandeur de son esprit républicain, il n’est pas contre en retour concéder quelques efforts. Ainsi acceptera-t-il volontiers de manger dans un restaurant asiatique avec des baguettes le jour où celles-ci seront magiques, lui permettant alors de changer le porc mariné au gingembre en blanquette de veau, les pinces de crabe en bouillabaisse, le Bo Bun en bourguignon – et les baguettes en couverts.

Je n’ai rien contre la nourriture exotique. Mais la belle et le clochard auraient été bien emmerdés avec des nouilles chinoises.

Lu sur le site de l’Académie Française : « Les quarante aujourd’hui : 38 membres. » Mention bien pour l’orthographe, peut mieux faire en calcul.

Ce pugilat fameux où un tricératops s’en prit à un brontosaure pour l’usage approximatif d’un imparfait du subjonctif dans son discours de réception, provoquant la joie bondissante d’un tyrannosaure rex ému par tant de rage et de verdeur. La Coupole en tremble encore !

Plonger en piqué dans la terre comme un fou de Bassan dans la mer sitôt qu’un ver approche de la surface : rêve de poule ou de pêcheur ?

Tous en rang derrière une vierge en plâtre : nul besoin d’un tel renflement de piété chez la chenille processionnaire.

Résolu à s’agrandir, ne lâchant rien sur ses frontières, des piles de bouquins pour checkpoints, prenant ses aises et de l’ampleur dans un espace déjà restreint, trompant si bien ma vigilance que je me demande parfois s’il ne profite pas lâchement de mon sommeil, bientôt souverain en ces lieux, aussi sournois qu’un mélanome, se répandant comme un présage ou comme une mer toujours montante qui vient me lécher les orteils et mord à pleines dents sur ma grève – le bordel de livres et de papiers qui s’étend chez moi sur le sol grignote peu à peu du terrain.

Un poisson rouge peut-il s’attacher à son bocal ? Pour m’être moi-même attaché aux 20m² d’où je vous écris, plus confortables mais moins lumineux qu’un bocal, car ne disposant que d’une seule fenêtre donnant sur une rue étroite et toujours sombre, je me dis qu’en la matière, malgré l’impossibilité pour lui de sortir de son bain faiblement compensée par une vue panoramique autrement sympa que la mienne, rien vraiment n’est impossible.

Vous voudriez que j’admire vos hôtels sur la côte et vos villas tropéziennes – alors que je ne connais pas une seule gambas, un seul tourteau qui ne dispose d’un habitat avec vue sur la mer.

« Pour cette 12e édition, l’émission fait peau neuve avec une décoration innovante, des chorégraphies, happenings et un orchestre en live. Tout au long de la soirée, les stars reprennent des tubes qui les faisaient rêver lorsqu’ils étaient adolescents. Brigitte et Nicole Croisille entonnent l’un des plus grands succès des années 1970. Quant à Patrick Bruel et Pascal Obispo, ils échangent en musique sur Dave ou Claude François. » Aucun doute : cette « Fête de la chanson française » est une promotion idéale pour le rock US.

« Sitôt que je le vois, je sais que je suis chez moi ! » Beaucoup de clermontois semblent attachés au Puy-de-Dôme. Moi pas. Depuis longtemps l’empire de la télévision sur nos consciences en a fait la conquête éclatante – et le mât de ce drapeau planté droit à son sommet m’effraie plutôt.

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