Semaine 10

Il y a un prestige du livre non écorné encore par le numérique et les liseuses. Et à l’inverse de ce qu’on croit le plus souvent, son aura pourrait bien être renforcée chez les générations naissantes et à venir, pour lesquelles la technologie ne sera plus un outil mais un environnement à part entière, aux yeux desquelles le livre constituera alors peut-être un mythe, un objet de culte et de mémoire – comme un genre de grimoire consulté par les anciens et qui renfermerait quelque part, au cœur de ses tentatives et dans la somme de ses ouvrages, la formule de la vie et les secrets du monde et de l’univers.

Vous la sentez cette odeur ? Alors patience. N’allez pas trop vite. Attendez un peu avant de l’ouvrir. Regardez-le. Touchez-le. Prenez votre temps. Les mots infusent dans le livre.

Un auteur de talent mais jamais publié, pour n’avoir d’ailleurs jamais cherché à l’être, totalement inconnu, fatigué, mélancolique, amer, décida un jour de détruire la totalité de son œuvre. Il brûla un grand nombre de ses manuscrits, en jeta certains à la mer, d’autres dans la fosse aux ours, en pila lui-même quelques-uns au burin et à la masse avant d’enterrer les derniers – selon lui les meilleurs – au sommet d’une montagne inaccessible car non répertoriée, n’apparaissant sur aucune carte, afin d’être sûr qu’ils disparaissent à jamais. Que d’efforts vains ! Que d’énergie gâchée ! Alors qu’il lui aurait suffi de les envoyer à un éditeur.

Irréconciliables effets des auteurs de talent : leurs livres vous donnent à voir ce que l’écriture peut faire et que vous n’atteindrai jamais ; ils vous donnent envie d’écrire en même temps qu’ils vous en découragent.

Écrire. Faire passer par le corps, les mains, ce que j’ai dans la tête.

« Patron ! Deux Grim ! » Et le client sans imagination, dès lors apprivoisé pour adopter les règles sans fantaisie du commerce, d’accepter docilement que sa bière lui soit servie autrement que par une princesse entourée de gnomes et d’animaux de la forêt entonnant gaillardement le chant de Hildebrand derrière un joueur de flûte.

Je veux bien que les bistrotiers et les serveuses m’infantilisent de temps en temps. Mais qu’on aille au moins au bout de la logique et de mon plaisir ! Si comme moi vous ne buvez plus d’alcool, faites ainsi l’expérience. Commandez un sirop à l’eau dans un bar : on vous le sert toujours avec une paille. Commandez un verre de lait : pas un sein ne se tend.

On peut constater un turn-over important au niveau des boutiques. À l’instar dans mon quartier de ce magasin de cactus devenu par la suite une galerie d’art, puis une onglerie, puis un comptoir or, puis une épicerie basque, puis un traiteur asiatique. Un cas de réincarnation parmi tant d’autres. La preuve par les aléas du commerce de la transmigration des âmes.

« Pas de porte à louer. » Moi non plus je n’ai pas de porte à louer, et pourtant je n’en fais pas toute une affaire !

Inflation de talents et d’albums indispensables. La prétention de ce poncif à m’inciter ou me prescrire m’aiguise les nerfs. Si un journaliste ou un chroniqueur veut être sûr, certain à cent pour cent que je n’achèterai pas un disque : qu’il me le présente comme tel !

Clichés, lieux communs, poncifs : les raccourcis clavier de la pensée.

Le dos voûté et penché vers l’avant dans la posture du pardon : aux derniers jours de sa vie on échappe rarement à l’examen de soi, de ses actes, et au jugement de sa conscience. C’est certainement pourquoi – chemin de croix pénible et d’une lenteur torturante – on se tient à son déambulateur comme à la barre d’un tribunal.

Non, certes, la bave du crapaud n’atteint pas la blanche colombe ; mais la fiente larguée par celle-ci en représailles sur sa face de têtard verruqueux en dit long sur la noirceur de son âme.

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