Semaine 11

Phares maritimes, aéronautiques, box Internet, modems externes, lave-linge, cafetières, portables, détecteurs de fumée, guirlandes électriques, feux de signalisation, de détresse, gyrophares, alarmes, enseignes, j’en passe : c’est fou le nombre de choses qui clignotent ! Le monde ressemble alors à une bombe sur le point d’exploser ; comme si les machines cherchaient désespérément à nous avertir d’un danger. Mais lequel ?

Un plateau de fruits de mer : exemple typique de naturalisation de nos comportements par le langage ! Ce ne sont donc plus des êtres vivants intégrés à leur écosystème que nous prélevons en abondance – voyons plutôt ce privilège comme la manifestation de notre juste place dans le monde et de notre raffinement de palais. Comme s’il était dans l’ordre des choses que nous cueillions ces mets offerts par une providence généreuse et gourmande. Comme si la mer donnait des fruits, et qu’elle les donnait pour nous.

Les premiers réfugiés climatiques sont ces bonhommes de neige désertant un monde sans hiver pour ne plus exister que comme un rêve mélancolique dans l’imaginaire de nos enfants.

Les bonhommes de neige modelés par défaut avec de la neige artificielle ont ce petit air postiche, contrefait, captieux, qui en dit long sur leur nature.

Migrations dans l’espace, colonies humaines, stations orbitales, terraformation : OK. N’empêche qu’on reconnaît bien là notre tendance à déplacer les problèmes. Et si l’univers ne se laissait pas si facilement apprivoiser ? Ce n’est pas avec du miel qu’on prendra la grande ourse ! Il faudra cette fois plus que nos discours enjôleurs de colons vertueux. Plus que nos évangiles en don et notre verroterie douteuse. L’infini qui nous englobe ne saurait être réductible à notre volonté – vanité de notre nature aventureuse, comme si l’espace n’existait plus que pour clairsemer sa matière dans l’attente de recueillir notre surplus d’ego et de déchets.

Ni bourrée ni embaumée ni engrossée : la lune n’est pleine que d’elle-même.

Ses bronches sifflent autrement selon qu’il inspire ou qu’il expire : pneumonie diatonique.

Ces figures démentes agitant leurs filets à papillons dans les jardins de l’asile ne sont pas des patients mais bien plutôt leurs thérapeutes en quête de spécimens pour leur test de Rorschach.

Si Stradivari avait sollicité son génie pour fabriquer des jambes de bois plutôt que des violons, les culs-de-jatte feraient depuis longtemps des claquettes à Playel.

Allongé sur mon lit, j’observe les allers-retours nerveux d’un moustique entre une ampoule et un néon. Lui aussi peine à trancher : oreiller ou traversin ?

Et si loucher était le produit d’un effort de vérification méritoire et constant de la loi de géométrie euclidienne figeant l’impossibilité pour deux parallèles de se croiser ?

La prolifération de livres de ces poètes « à la marge » – que par ailleurs j’apprécie pour la pulsion d’écrire non domestiquée s’exprimant dans leurs textes et qui touche à l’essentiel de l’écriture –, publiant si souvent dans des petites maisons d’édition ou des revues que leur bibliographie doit être remise à jour tous les deux mois.

Ma page aujourd’hui restera blanche. Ni découragement ni abandon. Mais bien la preuve de mon audace. Mon avant-garde conceptuelle à moi. Mon carré blanc sur fond blanc.

J’éprouve en visitant cette expo un sentiment analogue à celui que me procure le plus souvent l’art contemporain et ses « pièces » ; un mélange de sidération et de perplexité. C’est d’ailleurs ma perplexité elle-même qui me sidère avant tout, plutôt que ces œuvres dont la seule qualité me semble ici de pouvoir la nourrir. De là une impression désagréable de culpabilité, d’indigence fautive et de défaillance un peu honteuse devant mon impuissance à comprendre un tel niveau d’audace et de sophistication conceptuelle. Comme si l’artiste avait su transférer sur moi la honte qu’il a possiblement ressentie à se compromettre ainsi dans l’enflure artistique, la spéculation intellectuelle, la stérilisation du sensible, l’affectation creuse. Si bien que je ne repartirai pas de là sans rien ; de lui à moi quelque chose est passé. De ce point de vue – et de ce point de vue seulement –, je l’admets, cette expo est une réussite.

Ne peignant jamais sans étude, cette spécialiste en natures mortes sort son fusain pour soigneusement croquer la pomme – elle n’en peindra que le trognon.

Changer le monde ! Changer le monde ! Comme s’il s’agissait d’un gosse qui aurait souillé ses couches !

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