Semaine 16

Dessin étrange. Un monstre moderne, technologique, immense, carapace de métal, gonflé de logarithmes, les yeux exorbités et défoncé au cobalt, tient dans sa main un Goldorak minuscule et suranné. Il l’écrase, le broie, le détruit. Mise en réforme d’un héros de mon enfance. Encore un trait tiré sur mon passé.

Ma nostalgie parfois sait être gaie. Les tiroirs de ma mémoire sont alors ceux du coffre à jouets.

Sa façon de faire ses besoins sous lui, d’envoyer valdinguer la plupart des objets qu’il tient dans la main et de ne sembler reconnaître que sa parenté la plus proche fait penser à un Alzheimer précoce. Or ce n’est qu’un nourrisson.

Gaz à tous les étages. Aérophagie d’immeuble.

Quel plus bel exemple de vie intérieure qu’un œuf ?

Interdits de séjour sur les « i » et sur les « u », assignés à résidence sur les autres voyelles, comptant parmi les victimes de l’état d’urgence orthographique dernièrement décrété – car soupçonnés d’être en la matière des pousse-au-crime et à la faute : les accents circonflexes sont les déchus de la langue française.

Cette histoire de moins par moins qui fait plus, c’est tout de même un peu tordu, non ? Allez zou ! Réforme de l’algèbre !

Une femme guide une poussette juste devant moi dans une rue étroite. Face à nous trois militaires avançant côte à côte, bérets vissés sur le crâne, Famas en évidence au niveau de la poitrine. Sitôt qu’il les voit l’enfant se met à hurler. Sa maman lui parle doucement pour essayer de le calmer ; je vois bien la gêne des trois grivetons au moment de la croiser. État d’urgence, présence de l’armée, raidissement sécuritaire, plan Vigipirate prolongé « autant que nécessaire » : la berceuse qui nous est chantée n’a donc d’effets que sur les grands.

Je monte dans le bus, prends bien soin de choisir un siège tourné vers l’arrière, de dos par rapport au chauffeur, résolu à affirmer par ce choix ma différence et mon désaccord profond vis-à-vis de la marche désastreuse et pitoyable du monde, et pourtant, sitôt démarré, le bus m’entraîne avec lui et un échantillon raisonnablement représentatif de la masse des suiveurs laborieux dans le sens contraire à mes dispositions. Difficile d’aller à contre-courant dans ce triste monde.

Un homme pressé me double dans l’escalator du centre commercial. Ma passivité amusée le regarde trébucher, manquer de tomber, échapper ses articles, les ramasser ainsi que quelques pièces de monnaie éparpillées sur les marches, puis arriver à la caisse deux clients après moi.

Le conseil municipal des enfants de Royat organise ce week-end le nettoyage de la Tiretaine, la rivière qui traverse la ville. Heureusement, on peut encore compter sur les enfants, enthousiastes et insouciants, toujours partants pour peu qu’on leur présente correctement les choses, pour prendre généreusement soin de notre environnement. Un argument de poids pour le lobby du nucléaire ; il suffirait d’une ou deux écoles à proximité de nos centrales pour être entièrement rassurés sur nos capacités de décontamination en cas de fuite accidentelle.

J’espère de tout cœur qu’après avoir prolongé le mois de mars, largement, à l’envi, le temps qu’il faudra, les participants de Nuit Debout ne reprendront pas le cours du calendrier au premier avril, pour se rendre alors compte que tout ceci, cet élan, ce bouillonnement, n’était finalement qu’une vaste blague.

(Non, bien sûr, ça ne l’est pas. La parole s’échange, se libère et laissera ses traces. Dans les esprits, dans les cœurs, dans les consciences. Là où l’essentiel agit en souterrain ; le vrai lieu du hors-cadre. Surtout ne pas tomber dans le piège de la recherche d’effets indiscutables et immédiats. Et adhésion sans limite à On vaut mieux que ça.)

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