Semaine 18

Il se rêve pur, infaillible, radicalement vertueux, pourtant chaque jour il se sent rattrapé par sa nature et ses imperfections ; un Pinocchio honteux de ne pouvoir échapper à sa gueule de bois.

Enfant, lorsque j’empruntais un passage piéton, je m’imaginais franchir un précipice, devant alors poser le pied uniquement sur les bandes blanches, sous peine de chuter dans le vide. Par la suite, c’était plutôt marcher en dehors des clous qui paraissait une aventure. Aujourd’hui, stressé parfois au volant de ma voiture, je râle lorsque je dois stopper pour laisser passer un petit garçon rêveur ; et je comprends que je n’ai pas su totalement échapper au vide qu’hier je jouais à défier.

Serrer sur la voiture qui nous précède pour empêcher une autre de s’insérer dans la file, détourner les yeux quand une personne âgée cherche une place assise dans le bus, ne pas laisser passer quelqu’un n’ayant qu’un ou deux articles à la caisse alors que notre caddie déborde, faire semblant de ne pas voir les personnes derrière nous pour négliger volontairement de leur tenir la porte : maïeutique en actes. Il suffit de penser à ces petits moments de bassesse, à ces mesquineries minables dont chacun de nous pourtant est capable, pour se rappeler combien notre nature est incertaine et équivoque.

Sans morale, nos vertus seraient plus franches.

À la suite d’une réforme précipitée et maladroite, le taux de réussite à l’examen du code de la route vient de passer de 70 % à 16 %. Il ne reste plus qu’à ajouter au test quelques questions sur l’algorithmique des nombres et la mécanique des fluides, et la sécurité routière aura enfin trouvé un moyen efficace de réduction du nombre d’accidents : ne plus accorder aucun permis.

Notre sauvagerie serait donc telle, notre barbarie à ce point soupçonnée qu’il nous serait égal de foncer à toute allure dans la voiture qui nous précède, d’en emboutir l’arrière, d’en broyer les pare-chocs, d’en éventrer l’habitacle et pilonner les occupants à compter du moment où elle ne contient pas de rose et potelé poupon ? C’est pourtant bien le présupposé des autocollants Bébé à bord.

Spots sanglants de la sécurité routière, messages sur les paquets de cigarettes, rappels des risques de noyade, consignes de sécurités partout : cette manie d’associer à l’action ses dangers ! Comme s’il ne nous fallait plus prendre un bain sans penser à Marat.

« Tu montes ? » Ce que paraît demander cette très grande femme réclamant un baiser à son petit homme.

Cette femme abonnée au zinc, tous les jours à écluser – cariatide de comptoir.

Le bistrot est un temple où de vivants piliers laissent parfois sortir de confuses paroles.

Interview vérité, dernier concept à faire florès en couverture des magazines. De quoi douter des entretiens publiés jusqu’alors ?

Si j’étais un personnage public, par exemple un chanteur à succès, je profiterais de chaque interview non présentée comme « vérité » pour affirmer ne jamais accorder plus de dix minutes à l’écriture d’un titre, travailler depuis toujours à une technique révolutionnaire de respiration par l’anus et avaler tous les matins trois rossignols vivants au petit déj’, afin d’entretenir un timbre naturel et mélodieux.

Il n’a pas de mots assez durs pour le showbiz, vilipende avec raison l’attitude des artistes en promotion, qu’il juge indécente et racoleuse, mais n’hésite pas à faire une retape acharnée, insistante, quotidienne, lourdingue, pour inciter les gens à contribuer au financement participatif de son livre, déclaré par lui-même indispensable.

Ces innombrables romans à succès qui nous sont infligés dans les rayons des librairies permettent néanmoins d’apprécier le relâchement de l’écriture qui souvent les compose – on ouvre un livre et l’on a l’impression de lire ses mails.

« Maintenant, conjuguez ce verbe au prétérit. » Il peut suffire d’un mot pour vous faire détester une langue.

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