Semaine 20

Combien d’artistes à la marge, confidentiels, méconnus, nourrissent-ils secrètement l’espoir d’une reconnaissance posthume ? Elle paraît même chez certains comme un tuteur, un dernier recours en vue d’entretenir la flamme. Une mise sur la mort illusoire et pathétique.

Lorsqu’il pousse en famille le landau de ses enfants, le conducteur de corbillard a-t-il aussi parfois le sentiment de les guider vers la tombe ?

Il y a déjà dans la gésine le destin sanglant du gisant.

On note chez les anciens combattants une chute démographique alarmante, liée aux effets conjugués d’une hausse de la mortalité et d’un affaiblissement notable de leur vigueur reproductrice.

La table où j’écris. Elle aussi partira à la décharge, les pieds devant.

« L’ai-je bien descendu ? » Désarmante coquetterie du tueur à gages.

« C’est dans la boite ! » À croire son épitaphe, ce cameraman est resté pro jusqu’au cercueil.

La nature est bien faite, sûrement, mais parfois elle distribue négligemment ses dons, jusqu’à les gâcher. Ainsi le chat, que rien ne semble en capacité d’étourdir, qui se sert pourtant de ce pouvoir uniquement pour courir derrière sa queue, possédé comme un derviche, tournant bêtement en rond pour essayer de l’attraper. Un fameux gaspillage ! D’ailleurs à quoi sert-il de retomber chaque fois sur ses pattes, alors qu’on dispose déjà de sept vies, tandis que l’hippopotame ou le bœuf chutant à leur tour dans le vide et qui n’en ont qu’une seule s’étaleront eux comme des vieux flans ? Vous alléguerez qu’il est plus fréquent de voir grimper un chat sur un rebord de fenêtre ou une gouttière, plutôt qu’un pachyderme ou un bovin. Or ce n’est pas avec ce genre de raisonnement, normatif et à courte vue, qu’on élaguera le monde de ses raideurs, qu’on l’allégera de ses lourdeurs, en donnant l’élan et l’envie de s’élever à ce qui pèse – et c’est ainsi que se perpétue l’ordre immuable et impérieux des choses.

Faut-il accorder un plus grand soin à son épitaphe ou à son testament ? De ce choix dépendra qu’on parte en poète ou en comptable.

Un an jour pour jour, il aurait quand même pu s’en douter ! Je suis amèrement déçu par sa goujaterie et son absence à son anniversaire surprise – que ce soit celui de sa mort n’y change rien.

« Décidément, elle est perturbée d’un rien », me dis-je en regardant la mouche se noyer dans mon verre d’eau.

Il a commis l’irréparable. Le suicide est un défi lancé aux bricoleurs.

Oui, bon, la résurrection du Christ. Et alors ? Il suffit d’un peu d’équilibre et d’un soupçon d’adresse pour passer en quelques jets de la terre jusqu’au ciel et retour ; tout enfant ayant joué à la marelle le sait bien.

« Enfile ton pull. » « Mets ton écharpe. » « Ne prends pas froid. » « Révise ton bac. » « Cherche du boulot. » « Pense à l’avenir. » « Sois raisonnable. » « Sois responsable. » « Est-ce que tu m’aimes ? » « C’est la vie. » « Faut faire avec. » « On n’y peut rien. » « Le temps passe vite. » « Fais-moi un enfant. » « Nous deux c’est fini. » « N’oublie jamais que tu devras mourir. » Il y a des phrases comme ça qui traversent nos existences, sifflent à nos oreilles, qu’on essaie d’éviter comme des balles, mais qui finissent toujours par nous coller au poteau.

Crémation féminine : il n’y a pas de fumée sans feue.

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