Semaine 22

Il saisit nerveusement son Smartphone et le lève à bout de bras : ça y est, me dis-je debout à quelques pas de lui, il s’est enfin décidé à se débarrasser de cet objet encombrant, de sa technologie perverse et de ses applications racoleuses, elles qui le tiennent sans arrêt connecté, greffé au réseau, dilué dans son flux et le privant ainsi par l’accoutumance de sa tranquillité et de sa solitude ; il le tend là devant lui, aussi loin qu’il le peut, levé certainement si haut pour le montrer une dernière fois au monde, exposer aux yeux de tous l’objet promis au sacrifice, attitude héroïque et grandiose, digne d’un péplum, recueillant sur le champ mon approbation et mon respect, avant de le jeter dans un instant sous mes yeux déjà humides du geste d’émancipation auquel il va m’être offert d’assister, dans la mer déchaînée et complice en contrebas de la falaise où il se tient – puis il le retourne et déclenche un selfie.

Ajoutée aux vidéos de l’accouchement, du mariage des parents et de l’anniversaire des enfants, la sextape immortalisant leur conception offre une fantaisie bienvenue aux souvenirs rabâchés de la famille.

Rendez-vous chaque semaine, le même jour, à la même heure : enfin quelque chose de stable, de régulier dans le chaos, un point d’ancrage pour éviter que tout dérape – comme un repère autour duquel organiser sa vie. Sans les séries tv, plus rien ne tiendrait encore debout dans ce triste monde.

Hou… hou… hou… Que de malentendus, d’angoisses, de terreurs nocturnes, alors que la chouette ululant et en avance sur son temps, ne fait peut-être qu’appeler au financement participatif de sa veille, éternelle et dévouée, sur nos nuits et leurs secrets.

Un rouge-gorge peut-il contracter une angine blanche ?

Aucune agence de notation n’a eu le courage encore de s’en approcher pour retirer son triple A à l’anaconda.

Elle pose son vélo contre la rambarde, fixe un antivol à chaque roue, un troisième au niveau du cadre, puis s’installe en terrasse pour expliquer à son amie que la vie n’est rien sans prise de risque.

Question incongrue, en particulier me concernant : « Vous préféreriez qu’on donne un jour votre nom à une rue ou à une école ? » À un livre, déjà, ce ne serait pas mal !

Raté. Essaye encore. Petit refrain familier à l’auteur de ces lignes.

Combien d’échecs pour de maigres succès ?

Austérité des puristes. Leur raideur esthétique et leurs goûts toujours sûrs me sont glaçants. Je préfère cent fois quelqu’un se permettant des affections douteuses et des petits plaisirs honteux. Beaucoup plus sincère et touchant.

Temps maussade. La pluie est incessante. Partout le déluge ou l’ennui sous le gris camaïeu du ciel. L’âme est lourde comme les balles sur la terre battue et collante. Moral et cieux sont plombés. Le châtiment paraît sans fin. Rien ne semble devoir résister à cet automne éternel.

« Face aux intempéries, d’incroyables élans de solidarité. » Tendre la main à son voisin, ne pas détourner les yeux face à sa galère, ne pas le laisser moisir dans sa crue serait donc « incroyable ». Que nous apprend cette phrase répétée à l’envi par les médias ? Quelle image véhicule-t-elle d’eux et de nous-mêmes ? La petite musique de la gagne, de la compétition pour tous, de la guerre économique totale leur est-elle devenue si familière qu’elle les a éloignés de l’idée que l’entraide, le souci de l’autre, le geste désintéressé et solidaire nous soient encore envisageables ?

Quel séisme intérieur, quelle tectonique des plaques se manifeste dans le tremblement des vieux ? Peut-être sont-ils en lien avec des forces telluriques lointaines, déjà solidaires des profondeurs, épousant par avance les mouvements secrets de la terre qu’ils rejoindront bientôt.

La mort, le plus abouti des spoilers.

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