Semaine 23

Assis chez moi dans mon fauteuil à contempler l’appartement. Je constate l’épaisse couche de poussière qui s’est déposée sur les plinthes. On dirait de la mousse poussant sur de l’écorce. Est-elle elle aussi orientée dans une direction précise ? D’humeur aventureuse, résolu à placer mon destin entre les mains de la nature, je décide de la suivre et de partir vers le nord. Je me lève donc, me dirige vers la salle de bain, dépasse le four électrique, manque de tomber en trébuchant sur des chaussures égarées sur le sol, reprends mon équilibre, longe la table basse, laisse l’ordinateur sur l’ouest, contourne le lit afin de conserver mon cap, commence à entrevoir fébrilement l’issue de l’épopée, pour arriver, au terme d’un court mais périlleux périple, directement là où est rangé l’aspirateur. Message reçu.

J’aime le petit air de vulnérabilité touchant, l’allure d’oiseau fraîchement tombé du nid que chercher son chemin avec une carte donne au visiteur perdu dans la ville.

Nous ne savons qu’exprimer notre amertume et notre répugnance devant les monuments couverts de fientes. Et si ces statues et leurs souillures étaient plutôt la marque d’un stratagème astucieux – l’épouvantail imaginé par les oiseaux pour se préserver de l’homme et le repousser par le dégoût ?

Ces fientes d’ailleurs en attestent : au contraire des épouvantails, les statues n’effraient pas les oiseaux. Comme si l’épouvantail était plus fidèle à l’image qu’ils se font des hommes que leurs statues. Malgré notre tendance séculaire à la célébration de nous-mêmes – et les gages de notre vanité ainsi modelés dans le bronze –, il nous est donc bien difficile de sembler à la hauteur de nos héros.

Vu du ciel, l’humanité grouillante.

Où le client est roi, la connerie règne. Ainsi ce supermarché du centre-ville, son directeur obséquieux avec les gens mais autoritaire, désagréable, sec avec les employés. Il faut dire que le client se croit souverain sitôt qu’il a cinq euros à dépenser. Acheter un camembert ou une ampoule l’autorise alors à se comporter comme un nabab. Le temps d’une course, il va contempler le monde du haut de son pouvoir d’achat – sa majesté arrive en caisse, sa prépotence mérite égards. L’empire exercé par le fric commence ici. Rien ne me paraît plus bas que les honneurs qui lui sont faits.

Les librairies indépendantes dépendent de nos achats plutôt que d’un grand groupe. Mille patrons au lieu d’un seul : bonjour l’indépendance !

Pression continue des joueurs, hurlements des tribunes, règlement pointilleux, tentatives de corruptions multiples. Une intuition philosophique majeure est validée par le terrain : le libre arbitre est illusion.

Acceptant humblement son sort et d’un fair-play exemplaire, la pâquerette fauchée dans la surface de réparation par un indélicat crampon ne s’abaisse jamais à réclamer un penalty.

Le lâcher prise est bénéfique à tout, sauf à la pêche.

Perception troublée, emballement hâtif, dérèglement des sens : l’éclair de lucidité précède rarement le coup de foudre.

Le bruit de chaque bouteille venant se fracasser sur les autres lui évoque un cœur brisé ; le passage au container à verre est un moment déchirant pour l’âme sensible.

Quand soudain l’assassin surgit du fond de la pièce pour ménager un effet de surprise et tomber à ce point dans le lieu commun du suspense qu’il s’effraya lui-même.

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