Semaine 25

Un rêve. Ma mère, ma grand-mère et moi passons quelques jours dans la maison de mon enfance. Je retrouve le bonheur et la quiétude qui habitaient les lieux. Je suis dans la chambre, regardant par la fenêtre, simplement heureux d’être au village. En moi, tout est calme et délicieux. Je sais que ce séjour est temporaire, mais je me dis que si je suis là, radieux, entre ces murs, c’est que la maison n’a pas été détruite. Joie intense ! Puis, subitement ma conscience glisse. Elle commence à déraper vers le réel. Bien sûr, la maison a été détruite. Ce séjour, ce bonheur sont impossibles – leur chaleur n’est qu’illusion. La vérité est si lourde, si brutale qu’elle me livre alors au réveil. Je chute de mon rêve comme on tombe de vélo. La réalité, froide et cruelle, m’expulse âprement de mes limbes.

Que d’émotions face aux lieux de notre enfance ! Que de trémolos par attachement au bercail ! Nos racines font de nous des êtres liés et sensibles – des balles de jokari émues de revenir à leur socle.

Dessus un vase, des fleurs, une photo encadrée, deux ou trois bibelots. Avant l’écran plat, la télé aussi était un meuble.

Que de chemin parcouru, du moulin à café à la capsule expresso.

Livres, disques, spectacles, projets culturels divers, carences de trésorerie d’une librairie, d’une mercerie, d’une poissonnerie, d’un studio photo, projets de pâtisserie végétale, de cantine bio, de voyage à Compostelle, fête d’anniversaire de la création d’une fanfare, travaux d’aménagement dans un camping, stand interactif dédié au logiciel libre sur la fête de l’Huma, ouverture dans un village d’une classe Montessori, construction d’une chèvrerie, fabrication d’une charentaise écolo 100 % made in France, accueil par une ferme équestre située en Laponie suédoise de son premier cheval Suédois du Nord, record du monde de vitesse en moto, stage d’entraînement à l’étranger pour une équipe nationale féminine de ski – et pourquoi pas bientôt Ronaldo au PSG ou la retraite complémentaire de ma grand-mère : Ulule, le grand fourre-tout du participatif !

Une quinzaine de personnes en terrasse au café. Je laisse traîner l’oreille. L’ombre du marché couvert semble peser sur les conversations. Toujours le même thème, les mêmes plaintes, les mêmes préoccupations. Boulot, boulot, boulot. Seul le poivrot isolé à sa table et parlant haut à son demi, le délire dans les yeux et le sourire aux lèvres, ne me paraît pas étranger à son imaginaire.

J’imagine l’étendue du doute des célébrités et des people face aux portables dernièrement tendus devant eux : suis-je réellement photographié ou confondu avec un Pokemon ?

Le voile est interdit sur la plage tandis que le bonnet de bain est obligatoire à la piscine – on est toujours plus conciliants avec la religion du ridicule.

Et c’est ainsi qu’Allah est grand. Combien de temps encore pour que les chaînes d’information en direct qualifient le chroniqueur de terroriste ?

Plan Vigipirate, état d’urgence, réserve opérationnelle, renforcement des effectifs, sécurisation des points sensibles, contrôles aux frontières, dispositifs divers, opérations militaires, policières, Sentinelle, antiterroriste intérieure – raidissement, gonflement, empilement, surenchère – la sécurité ne se mesure plus qu’à ses mesures.

Ma technique pour ne pas m’habituer à leur présence et ainsi m’éviter de la trouver naturelle : j’imagine parfois les soldats patrouillant dans la rue en gardes suisses, en centurions, en samouraïs ou en guerriers Massaï. L’incongru de la situation se fixe alors à mon esprit.

Lorsqu’on a la tête qui tourne, on ne sait jamais dans quel sens – sûrement l’effet du vertige.

Semblablement à l’eau s’engouffrant dans un siphon, si les têtes tournaient dans l’autre hémisphère avec un sens inverse de rotation, on pourrait espérer une forme d’équilibre, de neutralisation de la folie du monde par opposition des contraires – mais non.

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