Semaine 27

Je finis par entrevoir les termes qui conviendraient pour exprimer le sentiment qui m’intéresse. Mes pensées se précisent, mes sensations s’affinent, tout s’éclaire peu à peu, les mots se mettent à danser devant moi et dans mon esprit les phrases commencent à se former. Pourtant, je sais que je laisse une impression bizarre, d’étrangeté glandeuse, assis là, seul, les yeux dans le vide, sur ce banc en pierre.

J’écris sans style. C’est mieux que sans stylo.

Fini les existences paisibles, séparées, chacun pouvant profiter pleinement de son pré-carré. J’imagine les affrontements sauvages, les oppositions féroces, les combats clandestins dans une ambiance à la Fight Club pour confronter la chaîne des Puys et les monts du Forez, la bourrée auvergnate et le quadrille savoyard, la fourme d’Ambert et la tome des Bauges, le Saint-Pourçain et les coteaux de l’Ardèche, le jambon cru et la rosette, Gergovie et Fourvière, Bibendum et Guignol – et régler pour de bon ce litige majeur : quelles sont à présent les figures emblématiques de la région Auvergne-Rhône-Alpes ?

Beaucoup de mal à digérer la gardiane à laquelle ce midi j’ai porté l’estocade. Même dans l’assiette, le taureau peut donner encore des coups de corne.

Prévenantes et responsables, les vaches ne boivent ni ne fument alors qu’elles nous allaitent.

C’est parce qu’elle passe trop de temps à cuisiner sous sa hotte aspirante que toute pensée, toute marque d’esprit semble s’être peu à peu évaporée, expurgée par le haut, vidangée par le crâne, pour déserter sa parole et n’autoriser dans sa bouche qu’un discours convenu et fade.

Le pitbull et le carlin ont le même aspect cubique et court sur pattes. Or l’un est tigre, l’autre chat.

Après le poisson-chat, le petit chien-lion, la femme-cougar, le string-léopard : le bousier-tigre !

Ce sont ses nerfs en pelote – et une boule d’angoisse maladroitement dissimulée par une férocité excessive et surjouée – que le bousier-tigre pousse toujours devant lui.

L’imprudent dompteur enfonça la tête dans la gueule du bousier-tigre : il la lui trancha d’un coup de dent sec, puis la poussa devant lui avec un rugissement qui terrifia les spectateurs. Ne sachant que faire de ce membre peu appétissant – le dompteur était d’origine grecque et son haleine laissait deviner un net penchant pour l’ouzo et les poivrons farcis –, il l’offrit à l’otarie du numéro suivant, moins regardante et toute heureuse alors de pouvoir exhiber, innocente et enjouée, sa souplesse et sa dextérité avec une nouvelle baballe.

Aucune allusion au bousier-tigre dans Le livre de la jungle, ce qui peut très bien l’avoir vexé et expliquer maintenant sa rage.

Il m’en coûte d’imaginer pour vous si grand malheur, mais si vous tombez nez-à-nez un jour avec un bousier-tigre, tremblez, criez, hurlez, détalez, à la limite figez-vous sur place et ne faites plus un bruit mais surtout – grand Dieu surtout ! – ne vous recroquevillez jamais sur vous-mêmes, dans la position du fœtus, au risque de lui mâcher le travail et de faciliter d’autant votre transport dans le repaire de la bête – où goulûment alors elle pourra mâcher à son tour.

Même tapi dans les hautes herbes et posté contre le vent, l’odeur de pet foireux qui partout l’accompagne est un handicap certain pour le bousier-tigre en chasse.

Le bousier-tigre sauta à la gorge de l’antilope, l’égorgea férocement, puis la regarda s’écouler de son sang. Après quoi il la découpa patiemment en petits morceaux, qu’il put introduire à un mélange de farine, de citron vert, d’oignons pays et de piment antillais bientôt roulé et jeté dans l’huile bouillante. Sitôt frits et dorés, il put ramener les accras délicieux jusqu’au terrier, tout en devant montrer les crocs aux fauves inopportuns attirés nombreux sur le chemin par les odeurs de cuisine.

Considérant que la viande et la merde sont, pour l’espèce, les deux aliments de base d’une alimentation saine et équilibrée, le kebab en bas de chez moi me confond-t-il avec un bousier-tigre ?

C’est au prix d’une lutte à mort avec le bousier-constrictor, qu’il extermina d’ailleurs jusqu’au dernier, que le bousier-tigre put asseoir une domination sans partage sur l’ordre des coléoptères.

Après avoir battu largement les Lions de la Téranga et concédé le nul face aux Lions de l’Atlas, les Lions Indomptables défient les Bousiers-Tigre Indécrottables pour une place en demi-finale.

Le bousier-tigre se sait supérieur à la blatte-léopard, mais il la ramène déjà moins devant les blattes-panthers !

La bouse est la traduction bestiale de la merde. Or le bousier est un animal, le merdier non. Nos déjections ne méritent donc même pas de baptiser le moindre insecte, pour ne susciter l’attirance ou l’appétit d’aucun d’entre eux, coprophiles uniquement lorsqu’il s’agit d’autres bêtes. Ils portent de la sorte une attention appliquée à nous ignorer jusque dans nos excréments et nos fèces. Seules les mouches, peut-être… Mais quand je vois la façon cavalière dont nous récompensons leur intérêt pour nos étrons, les tapettes en rafales et les papiers gras collants pendus à nos plafonds, je comprends sans peine le peu d’estime que le règne animal concède dans son ensemble à notre nature hostile et ingrate.

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