Semaine 28

Prêteur compulsif, usurier dans l’âme, tout le monde lui doit. Jusqu’à sa montre qui ne lui donne pas l’heure, mais la lui rend.

Dimanche, jour de marché. Les stands et les camelots entourent la maison du bon Dieu. Les sons des voix passant commande répondent aux homélies de l’intérieur. Les légumes et les fruits s’exposent, le long de l’église les cageots s’entassent, les poulets rôtissent jusque sur le parvis où les fidèles feront leurs courses en sortant de la messe. Plus personne ici pour chasser les marchands du temple. De l’autel à l’étal, l’entente est au beau fixe.

Les sas d’entrée des banques de plus en plus sécurisés, comme si les voleurs étaient à l’extérieur.

Chaque fois qu’un homme approche d’un distributeur de billets et met sa main à sa poche, j’ai l’espoir qu’il sorte un flingue. Mais il sort sa carte et se résigne alors à se braquer lui-même.

Cela fait maintenant un certain bout de temps que nous savons que la terre est ronde, et pourtant, nous rêvons toujours de partir à l’autre bout de la planète.

En vacances, rien de plus dépaysant que le cri des mouettes le premier jour. De plus emmerdant les suivants.

Un bateau quitte le port avec un vélo sur le pont. Y aurait-il une piste cyclable, secrète, connue des marins seuls, au beau milieu de la Méditerranée ?

Dans les bars du littoral, on tombe souvent sur cette affiche : « T-shirt obligatoire ». Si j’en crois les babillages autour du burkini, donc, il serait mal vu d’en montrer trop au comptoir, pas assez sur la plage.

Assis sur la plage, l’horizon bouché par les immeubles bouffeurs de littoral, je pense à cette époque lointaine où ce coin de Méditerranée, encore protégé de l’homme et de ses estives, de son goût pour les vues sur la mer, les transats, le room service, le vin des sables et la dorade au feu de bois, devait être aussi beau et sauvage que les paysages aujourd’hui admirés de la Bretagne.

Deux énormes 4×4 sur le minuscule parking du magasin bio.

Des pas qui s’ajoutent à des pas qui s’ajoutent à des pas : c’est en marchant dans le sable, mêlant nos empreintes à celles des autres, inscrivant nos pas dans les leurs, qu’on peut prendre métaphoriquement conscience de notre poids, de notre trace, de notre responsabilité individuelle aussi bien que collective dans la marche du monde. Puis la mer monte et efface tout, nous rendant vierges au bitume.

L’interview de ce chef d’entreprise, fier d’affirmer qu’il s’est fait tout seul. À voir le résultat – vanité crue, ambition crasse, discours creux –, un petit coup de main n’aurait pas été de trop.

(« Alea jacta est ! », conclut-il cuistrement pour expliquer que selon lui, comparativement à l’anglais, les autres langues sont d’un intérêt restreint et condamnées à disparaître.)

C’est peut-être grâce à ces femmes, qui, chaque matin, aux premières heures de la journée, avant l’ouverture des bureaux, sont chargées de faire le ménage dans les entreprises, invisibles et humbles, traquant sans relâche les impuretés pour effacer les traces laissées la veille par les instincts mercantiles et affairistes les plus bas, nettoyant la crasse, récurant l’ordure, ouvrant grand les fenêtres pour lui redonner un petit coup de frais, que le monde est encore respirable.

Arrêter de voter, arrêter de bosser. Certes, pas de quoi changer radicalement l’ordre des choses ou poser les bases de la révolution tant attendue par ses hagiographes et ses prêtres. Rien encore pour constituer un programme ou préparer les plans de la société idéale à venir. Mais, comme signe du rejet du jeu démocratique tel qu’il est conçu pour le pire et pour le pire, comme prémisses au refus des injonctions sociales, castratrices et obtuses, comme amorce d’une prise de conscience individuelle conduisant à la reprise en main de son existence, de ses rythmes, de ses aspirations, de ses désirs pour aller vers une vie plus haute, plus libre, plus large, plus ouverte et susceptible, pour peu qu’elle soit diffusive d’elle-même et possiblement partagée par un grand nombre, de bousculer sérieusement et profondément les choses, quand même, ça ferait un bon début.

Publicités