Semaine 29

Entendu pendant l’Euro : « Belle action individuelle du duo Gignac-Pogba. » Les commentateurs sportifs sont des génies !

J’ai postulé au rachat de l’OM. Je m’étonne que ma culture footballistique solide et ma motivation sans faille n’aient prévalu sur le baragouinage inconséquent de ce milliardaire yankee intoxiqué au baseball, opportuniste et n’entendant rien aux subtilités du ballon rond. Qu’on ne me dise plus que le mépris de classe n’existe pas dans ce pays !

C’est en expédiant directement le référentiel rebondissant dans l’angle supérieur gauche que le jeune issu de l’immigration mais socialement intégré par le sport se fait subitement l’agitateur de la masse hétérogène d’individus constitutive de ce rassemblement public autorisé sous l’égide du décret relatif à la loi n° 55-385 du 3 avril 1955 encadrant l’état d’urgence. Traduction administrative de « Ben Arfa enflamme le Parc d’une frappe soudaine dans la lucarne » (pour l’instant un doux rêve).

Courir à Clermont observé de ma fenêtre. La masse des participants remonte la rue Fontgiève. Faites ici passer un troupeau de bovins de seulement quelques têtes : le sol sera maculé de bouses et de déjections séchées durant plusieurs jours. Faites courir sur le même parcours des milliers de personnes : pas un étron fumant sur le bitume. C’est dire encore la supériorité de l’homme et de sa tenue sur la bête.

(Puis passe la Color Me Rad et la supériorité de l’homme est remise en question.)

« Ne vous inquiétez pas, il n’est pas méchant », me dit la maîtresse de ce roquet minuscule qui accourt à mes pieds en remuant la queue. Debout à ses côtés, son petit mari chétif approche en souriant. Va-t-elle aussi m’assurer qu’il ne tient pas à me casser la gueule ?

Installé à la terrasse d’un café, au soleil, un livre ouvert devant moi, mon carnet de notes à la main, à cogiter sur le désastre et la crasse mortifère du monde. Une connaissance m’interpelle en passant : « et ben je vois qu’on s’en fait pas ! »

Des mois que je n’avais pas fait le ménage sous ce meuble. Des moutons si gros que j’aurais pu les tondre. Et ce conseil aux âmes en peine : laissez-vous pousser les cheveux (sans jamais les brosser). Si comme moi vous les avez épais, les touffes que vous ramasserez alors sur le sol vous donneront l’illusion d’avoir un chien. Épagneul ou bichon, selon qu’ils sont raides ou bouclés. De quoi lutter un peu contre la solitude.

C’est à force de me pencher au-dessus, laborieux et appliqué, m’escrimant à trouver des mots qui ne viennent pas, ou alors lentement, ou alors péniblement, que mes cheveux finissent peu à peu par en adopter la couleur. Comme une réponse à mon souci maniaque de la noircir. J’écris sur la page blanche, et la page blanche écrit sur moi.

Il y a des avantages à compter ses lecteurs par dizaines – maigres – plutôt que par millions : par rapport à Lévy, Foenkinos ou Musso, il m’est plus facile d’imaginer encore tripler mon lectorat. Le rêve est de mon côté !

Climat sombre, tension latente, flic torturé, tueur déséquilibré. Les thrillers danois ressemblent aux thrillers français, qui ressemblent aux thrillers allemands, qui ressemblent aux thrillers espagnols, qui ressemblent aux thrillers coréens, qui ressemblent aux thrillers argentins, qui ressemblent aux thrillers italiens – qui ressemblent tous aux thrillers américains. Pourquoi donc cette ressemblance, cette imagination morte, cette créativité étouffée ? Qui est l’auteur de ce crime ?

« R. s’est toujours présenté comme un artiste libre ! » Rares sont les artistes à ne pas se présenter ainsi ; si ce ne sont les plus lucides, les plus honnêtes, peut-être aussi les plus libres, à ce point conscients de leur liberté et de sa nature – avant tout intérieure, souterraine, clandestine, sensible – qu’ils se sentent libérés de l’affirmer.

Amusement devant ces artistes qui disent exprimer leur fragilité par leur art et qui s’appliquent à répondre aux interviews d’une parole claire, limpide, assurée, sans blancs, sans hésitations, sans temps morts – donc dans le reniement de leur fragilité.

Les mots tracés sur la page, encre-pensée.

Alchimie à l’envers du livre d’or, qui transforme les émotions en mots de plomb.

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