Semaine 30

Au cinéma, j’aime les scènes de guerre où l’on sent le vainqueur humilié autant que le vaincu.

Un chef étranger, ébloui par le prestige de la cuisine française, venant travailler chez nous pour préparer du surimi en tant que commis de cuisine dans un restaurant pourri. C’est ce à quoi me font penser ces stars du cinéma français prêtes à accepter n’importe quel second rôle dans n’importe quel film daubé pour mettre un pied à Hollywood.

La maîtrise de l’art du pliage serait encore requise par l’agence spatiale japonaise pour recruter les astronautes. Ne pourrait-on s’en inspirer, et réclamer que les futurs candidats à l’espace français maîtrisent la césure à l’hémistiche et la cuisson de la baguette moulée ?

Le museau de porc et son destin, renifleur en Périgord aujourd’hui, demain truffé de persil.

« Il faut la voir portée », dit la vendeuse à sa cliente, comme si le gris terne de cette robe avait une chance encore de mettre à jour sa flamboyance.

« Et avec ceci ? », me dit la boulangère dont les rayons pourtant sont vides, puisque je viens d’acheter le dernier pain.

La semaine de l’Emploi. Des rencontres sont organisées tous les jours dans la ville. Forums, ateliers, job dating (5 minutes pour convaincre). Ici les employeurs vont au devant des demandeurs. 10 000 postes à pourvoir. Si l’on ne se méfie pas, l’Emploi peut très bien vous surprendre au coin de la rue. Un instant d’inattention et hop ! Ce matin des conseillers vont même jusqu’à tenir stands sous l’escalier roulant du centre commercial. Sa présence est partout. L’Emploi est là. Il nous poursuit ! Il nous traque !

« L’accompagnement, oui. L’assistanat, non ! », martèle ce député sous l’œil convaincu de son assistant parlementaire.

La gauche caviar est la preuve faite à l’esturgeon qu’on ne peut pas s’enorgueillir toujours de sa progéniture.

Le geste consistant à tapoter d’un doigt sur la boîte est le même pour nourrir les poissons que pour saler les pâtes. Or il suffit que je m’approche pour susciter dans l’aquarium une excitation vive, presque frénétique, totalement étrangère à ma casserole qui, elle, indifférente à mon abord, ne s’émeut nullement de ma présence. Rude leçon sur l’indépendance des choses vis-à-vis de l’homme et de son importance. Seule l’eau qui commence à frémir donne un semblant de vie à mes tagliatelles.

La foule de gens téléphonant dans la rue le suggère : tout le monde aujourd’hui a un mobile. Or personne ne s’alarme de ces assassins en germe.

Avant le kit mains libres, croiser quelqu’un dans la rue, écouteurs à l’oreille, annonçait un mélomane. Aujourd’hui un bavard.

Bob Dylan. Premier musicien à obtenir le prix Nobel de littérature, huit ans après avoir reçu mention du Pulitzer (traditionnellement réservé aux journalistes). Quand même beaucoup de nouveautés. De quoi remporter le Lépine ?

Il semblerait que le jury m’ait d’abord attribué le Nobel. Puis, réalisant que je suis un auteur sans talent, sans notoriété, sans livres, autant dire sans œuvre, il aurait fait machine arrière. La frilosité de ces gens-là est déprimante. Sûrement le climat nordique.

Inconnu visiblement du grand nombre, il ne comptait plus que sur la mort pour rendre justice à son talent et le couronner de la gloire posthume revenant de droit aux artistes de sa trempe. Puis il mourut, et les langues jusqu’ici tenues par la crainte qu’inspiraient son ego et son caractère trempé dans l’acide en effet se délièrent. C’est un tombereau d’insultes qui se déversa sur sa tombe. Les gens venaient du monde entier pour vomir leur dégoût. Les articles sur la vacuité de son œuvre se multipliaient sans frein. Les anonymes déferlaient par milliers pour hurler leur rage et le peu d’estime dans laquelle ils tenaient son art. À sa seule évocation les nourrissons pleuraient. Les animaux s’agitaient comme s’ils pressentaient l’orage. Sa veuve cracha sur son nom et ses enfants le renièrent. Jamais déferlement de haine ne fut à ce point unanime. Ainsi donc la mort lui donnait à la fin raison : il était bien un artiste maudit. De tous.

L’indifférence et l’insuccès leur collent aux basques. Même la charte laborieusement écrite du Syndicat des Écrivains Ratés n’a été lue par aucun d’eux.

C’est bien le poids du linge, plutôt que ses ailes de géant, qui empêche le séchoir albatros de marcher.

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