Semaine 31

Un homme au bar engoncé dans ses pensées. Ses yeux roulent et parcourent la salle comme s’ils n’accrochaient sur rien. Il semble gommer les va-et-vient, les clients, les conversations, la vie qui s’agite, et, de table en table, il sillonne un monde qu’il est le seul à connaître.

La blatte serait parmi les êtres vivants, rares, à survivre en cas d’explosion nucléaire. C’est pourtant elle qui craque et s’ouvre comme un fruit mûr sous la pression légère de ma semelle.

Un poète ne produisant que des alexandrins de dix-huit pieds ; un nouvelliste incapable de poser un point final et délivrant des nouvelles de six cents pages ; un prosateur reconverti dans la chanson afin de viser le prix Nobel de littérature ; un romancier brouillon, analphabète et dyslexique (de tous, celui qui s’approcha le plus près du succès) : quelques-uns des membres les plus éminents du Syndicat des Écrivains Ratés.

Quand je parle, c’est dans ma langue. Quand je me tais, c’est dans toutes.

Un intellectuel assis va moins loin qu’un con qui marche. Mouais. Et si le con marche en crabe ?

Privilège de journaliste : c’est celui qui tourne le plus autour de l’événement, opiniâtre, intrusif, indiscret, voyeur, traînant et fouinant partout à la recherche de l’info, qui qualifie par la suite les curieux de « badauds ».

Si je prenais enfin les vessies pour des lanternes, peut-être que je ne me cognerais plus, la nuit dans le noir, en me levant pour aller pisser.

Agoraphobe à ce point que la foule de questions qui l’étreint lorsqu’il est seul lui est insupportable.

Un magazine littéraire. La photo d’un écrivain de face, absorbé, profond, pensif, dans une pose à la Rodin. Quelques pages en suivant la photo d’un autre, légèrement de profil, méditatif, le regard lointain, comme porté par la force de sa pensée, pénétrante et inspirée. Cliché, cliché, cliché. Voit-on vraiment dans ces postures l’image projetée de l’écriture ? Je doute que ces lieux communs de l’écrivain plaident réellement en sa faveur. Lui dont on attend plutôt, ou plutôt dont on devrait attendre, qu’il se départisse des postures et des rôles pour aller au-devant de lui-même, de sa liberté, de sa vérité, de son intériorité, de sa singularité, de sa solitude.

Oui, j’aurais souhaité que mon adhésion au Syndicat des Écrivains Ratés suscite plus de controverses et de débats.

En même temps qu’il inventa le feu, l’homme inventa la brûlure, le pyromane, l’autodafé, l’incendie de forêt, et, calamité parmi les calamités, le tour de rein en empilant le bois à chauffer dans le garage.

Il paraît normal que le pompier ayant lutté des jours durant contre l’incendie de forêt attisé par le vent hésite un peu au moment de souffler les bougies de son gâteau d’anniversaire.

Pour le briquet, l’allumette est une litote.

Si l’homme se détermine par ce qu’il est, il se détermine aussi par ce qu’il n’est pas. Un laid s’il se croit beau. Un con s’il se pense intelligent. Et les êtres et les choses l’aident à mesure dans sa définition. Comment l’homme, sans la tasse à café, saurait-il qu’il n’a pas de anse ? Pas de poignée sans la porte ? Pas d’accoudoirs sans le siège ? Pas de souffle sans le vent ? Pas de légèreté sans l’oiseau ? Pas de cœur sans le jeu de tarot ? C’est grâce à tout cela que l’homme, pas à pas, au terme d’un long et fastidieux processus, finit par se ressembler, plutôt que se figer dans une représentation fausse et sans contours de lui-même.

J’aimerais qu’on me tende un jour à signer une pétition pour rien, contre rien. Pas de doléances ou de luttes à mener. Pas d’emplois ou d’espèces à sauver. Ni causes ni combats. Juste un geste pour nous rappeler mutuellement nos présences. Comme un signe à des amis laissés longtemps sans nouvelles. Un drapeau agité par des naufragés sur la plage à la vue d’un bateau. Juste une pétition pour nous dire : je suis là. Moi aussi. Parmi vous. Vivant !

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