Semaine 32

Cet ace fulgurant sorti de la raquette de ce joueur médiocre. Comme si la balle, affligée d’autant de nullité, avait pris les choses en main et décidé toute seule de sa trajectoire. Preuve encore que l’on n’est jamais mieux servi que par soi-même.

Niqueur invétéré, peu avare de sa semence, ce bourreau des cœurs officie par injection létale.

Il se comportait en chef de famille modèle, attentif et prévenant. Il était respectueux de la morale et des usages. Jamais un écart de conduite n’avait eu loisir d’entamer sa réputation. Les traites et le loyer étaient payés en temps voulu. Il ne devait d’argent à personne, ne souhaitait de malheur à quiconque. Chaque dimanche il se rendait à l’église où il se montrait généreux au moment de la quête. Il était assidu et compétent dans son travail, ponctuel et soigné – le meilleur selon l’avis de tous. Non, tout était en règle. Or le bourreau ne pouvait se départir de cette impression bizarre. Il se sentait vaguement coupable de quelque chose. Mais de quoi ?

Face à lui on se sent toujours observé, dans la mire, suspect de quelque chose – l’air constant qu’a le borgne de ne dormir que d’un œil !

« Tu te poses trop de questions. Je n’ai pas le temps, moi. Je bosse ! » L’ignorance, l’aveuglement et, avec ça, l’indigence, le contentement et ce ton ferme, définitif. On finira par en crever.

Échec du CETA : l’isolement de l’Europe est un contresens. La clique des journalistes, économistes, politiciens, milieux d’affaires rageant contre la Wallonie et toute entrave à l’extension du marché libre et planétaire. L’écho montant de leur brame dans leur forêt de collusions me fait penser à des cerfs en rut. Des partouzeurs qui se retrouvent déjà à vingt-huit au plumard, et qui râlent de ne pouvoir baiser à cinquante.

Il est urgent de se forger une langue libérée qui saura s’opposer à la langue libérale. Une langue insoumise et charnelle, pulsée de fous rires et d’audace, de silences et d’éclats, d’invention et de rêve, de nerf et de désir.

Elle est intelligente, fine, cultivée, sensible, pleine d’humour et de répartie, d’une vivacité d’esprit réjouissante, mais laide, d’une laideur absolue, parfaite, exemplaire à s’en arracher les yeux, si laide qu’on aimerait pouvoir la retourner comme un gant, pour que sa beauté soit enfin extérieure, accessible, en prise directe et profitable à tous.

Elle est à ce point refaite qu’elle pleure des larmes de silicone.

Perdu dans le désert, marchant seul depuis des jours sous un soleil accablant, il perçoit une fontaine avec l’inscription Eau non potable en gros, si bien qu’il se sent redevable envers ce prévenant mirage.

Les eaux du fleuve aux reflets d’or s’écoulent en un jet continu, se mêlent à celles cristallines et torrentielles qui se déversent en cascade, se diluent dans leur flux, les brouillant de leur teinte avant de les gonfler, de ne faire bientôt plus qu’un fleuve unique, bicolore et sans berges, un flot jaunâtre et troublé qui serpente à travers la vallée blanche et incurvée, inventant librement son cours au fil de sa progression dans ce paysage émaillé et lunaire, puis faiblissant peu à peu pour se tarir à moitié, retrouver sa couleur et ne plus garder que la limpidité de ses eaux transparentes et pures pour se jeter dans le siphon (que celui qui n’a jamais pissé sous la douche me jette la première pierre !).

La placidité avec laquelle une vache peut vous regarder dans les yeux tout en levant la queue pour se libérer de son surplus et pisser à grands jets est remarquable. Je ne sais trancher si un tel niveau de détachement est le signe d’une maîtrise de soi digne d’un maître zen, ou si cette façon de faire sous elle en continu la fige dans la sénilité.

La ferme des mille vaches, comme une insulte au plateau.

Les livres non publiés des adhérents au Syndicat des Écrivains Ratés sont là, existant quelque part, immatériels, vaporeux, comme flottant dans les airs, ombres maudites hantant le monde des lettres et ses bibliothèques, spectres jetés dans la damnation et l’oubli, fantômes d’encre et de papier condamnés à l’errance et à chercher le repos loin de l’esprit de leurs auteurs, cloîtrés eux dans l’amertume.

Au moins, les livres non publiés des adhérents au Syndicat des Écrivains Ratés auront échappé au pilon.

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