Semaine 33

La ville est prise dans un brouillard épais. Vue de la rue du 11 novembre, la place de Jaude est un décor sans fond dont on ne perçoit plus que les éléments les plus proches, la statue de Vercingétorix, les rangées parallèles d’arbres plantées sur un côté qui se perdent peu à peu dans la brume et me font ainsi penser, sans la masse imposante du centre commercial en ligne de mire, à l’allée d’un domaine ou d’un mystérieux château. Même impression d’étrangeté avec les rues, les autres places de la ville où le regard familier ne rencontre plus la perspective qu’il connaît. Je me balade alors pour profiter de l’espace physique et mental qui m’est offert. Je m’amuse à imaginer que l’avenue Julien ouvre derrière le nuage sur une venelle inquiétante et sombre digne du Londres victorien ou que la rue Blatin se prolonge par une avancée de terre se jetant au loin dans la mer. Que la rue Montlosier a retrouvé ses remparts et que la rue Saint-Hérem monte vers une tour de garde immense, ou une bastille en ruines, ou un phare maritime, ou un pays de cocagne. C’est ce que j’aime dans le brouillard : l’arrière-plan est effacé, laissant la place à un voile blanc où l’imaginaire peut s’exercer librement, oser des projections, redessiner à sa guise l’environnement et le décor. La ville nous est rendue ; à notre tour de l’inventer !

Ce bar branché du centre-ville, avec aux murs des horloges indiquant l’heure à Londres, New-York, Melbourne, Tokyo. Manière de nous rappeler qu’il est toujours l’heure de l’apéro quelque part ?

Toute métaphore originale, à force d’être reprise, finit par se banaliser. Pour rester belle et ne jamais risquer de tourner au cliché, elle doit donc être lue et appréciée par peu de gens, maintenue à l’abri, conservée en lieu sûr, gardée comme au secret. Un rôle à la mesure du Syndicat des Écrivains Ratés, dont l’insuccès garantit l’anonymat des fulgurances et agit comme le gardien dévoué de ces trésors d’images et de littérature.

Les personnes révélant leur grand âge espèrent généralement provoquer une réaction d’étonnement, voire d’admiration. Comme si la vieillesse était leur grande œuvre.

Début de la trêve hivernale des expulsions. Impossible de déloger mes idées noires et mon cafard avant le retour du printemps.

Lendemain d’insomnie. J’ai l’œil si vitreux que c’est mon miroir qui s’y reflète.

Le lendemain d’une insomnie de pleine lune, je me transforme en bête sauvage, hirsute, irritable, sur les dents et difficilement approchable. Le lycanthrope existe. Ma copine a des preuves.

L’homme est un loup pour l’homme et pour sa mère un agneau.

Sur la banquise, l’ours blanc sur fond blanc se fout gaiement de Malevitch.

« La chair est triste, hélas ! et j’ai lu tous les livres », pense le fauve en dévorant l’explorateur.

La corne à l’extrême de son nez devrait l’aider à ajuster la mire, comme le guidon de visée sur le bout du canon des armes à feu. Or la providence l’a fait bigleux, empoté, sans adresse et piètre tireur, d’où le peu de morts ou de blessés par balles dû au rhinocéros.

Pas d’adversaires pour le féliciter ou lui promettre une revanche acharnée. Le champion du monde de roulette russe se sent bien seul sur le podium.

Elle est née sans même laisser une lettre pour expliquer son geste.

Les envies de fraises de la femme enceinte sont les motifs de la régence exercée par la mère en attendant le sacre de l’enfant-roi et capricieux.

Aujourd’hui tout va de travers : il pleut de la terre vers le ciel, les rues d’habitude à plat sont en pente, les étourneaux volent à la tire, les trains déraillent et les esprits avec, le cordonnier cloue des semelles de vent, le boulanger se prend pour un général et commande aux croissants, pour un croissant il faut un œuf, et pour un œuf il faut recharger la poule.

L’imaginaire pour contester le réel, mais pour retrouver le monde.

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