Semaine 34

Un drôle de Pinocchio ! Voilà ce qu’il pense de lui-même et de sa particularité physique, pour ainsi dire de son don, ce sort étrange qui, dès l’instant où il ose un mensonge, lui fait pousser non pas le nez mais l’entrejambe. Pas un bobard n’échappe alors au maléfice : sitôt qu’il prend ses distances avec la vérité, c’est un véritable bras qui lui pousse au bas du ventre, un gonflement à mi-chemin entre le mât de cocagne et le tonfa, le boa constrictor et le tuyau de gouttière. Rien à voir avec ses érections habituelles, en comparaison bien ternes. On en déduit facilement les inconvénients qui en découlent ; aussi bien les avantages. Tout le monde ainsi ne s’en plaint pas, en premier lieu son épouse, qui, lorsqu’il rentre tard le soir à la maison, n’aime rien tant que lui demander d’où il vient sur un ton lourdement suspicieux, profitant dès lors de l’aubaine et de ses explications souvent cafouilleuses pour se jeter sur sa tumeur. Et c’est aussi grâce à ce don que l’on peut rencontrer dans son entourage un grand nombre de femmes, maîtresses avides, furies gâtées, amies gourmandes, amantes comblées, qu’il honore amplement en les couvrant de mots d’amour.

Leur complicité est telle qu’ils n’ont plus besoin de se parler pour se comprendre – ou alors ils se font la gueule.

Je n’ai jamais beaucoup aimé les classeurs, outils de l’ordre et du rangement, ennemis de la feuille volante et de sa liberté brouillonne, clouée au sol et prise au piège de sa morsure annelée, mise aux fers et trouée dans la marge comme un oiseau blessé.

On l’utilise dès qu’il s’agit de rester neutre, de dérouler ou d’énoncer une liste de personnes, de participants, de contributeurs, de lauréats, sans donner l’impression de les classer selon sa préférence ou leur mérite. L’ordre alphabétique est nécessaire aux annuaires, aux dictionnaires et aux faux-culs.

Ce maniaque de la classification et du rangement est devenu aphone le jour où il a compris que chaque mot, chaque phrase écrite ou prononcée était un alphabet dans le désordre.

Chassez le naturel, il revient au galop et rue, hennit, se cabre et vous rappelle que quoi que vous fassiez, vous restez con à bouffer de l’avoine.

Ce paillasson avec les inscriptions tête-bêche Bienvenue et Au-revoir et merci, que cet homme sachant ménager sa solitude présente alternativement dans un sens et dans l’autre, selon qu’il souhaite recevoir du monde ou non.

Aux 140 caractères maxi, il préfère twitter d’un seul ; le sien de cochon.

Un bon éditeur est un éditeur mort, moisi, enterré, crevé. Telle est la devise du Syndicat des Écrivains Ratés.

Adélaïde de Clermont-Tonnerre. Pas lu une ligne de cette auteure (pas l’intention d’en lire plus), mais l’impression que toute une œuvre tient déjà dans son nom.

L’économie du livre le sait bien : par un effet de contraste, la gamme des ouvrages publiés n’étant pas toujours très rutilante, les mauvais livres sont nécessaires aux médiocres. C’est pourquoi le Syndicat des Écrivains Ratés pèse de tout son poids dans le monde des lettres, où il jouit d’une influence considérable.

En plus d’un carnet, d’un stylo et d’une nuit à peu près correcte, l’écriture me réclame une bonne paire de chaussures.

Il y a dans le mouvement de la marche quelque chose qui répond au mouvement de l’écriture.

Il tressauta par peur d’avoir mis le pied sur un tuyau d’arrosage – heureusement, c’était un serpent.

Catholique fervent, vivant selon les préceptes de sa foi, il avait développé un amour si grand pour son prochain qu’il ne pouvait se défaire d’une érection permanente, outrancière, vigoureuse, philanthrope, sincère, mais contraire à la morale et à ses codes. Ainsi l’enferma-ton comme le plus grand des pervers, bouclé sur le champ au mitard, condamné à un isolement où il débanda bientôt, ne pouvant plus dès lors aimer que lui-même. Alertées par l’administration pénitentiaire, inquiètes de ce ramollissement forcené et refusant de tolérer une telle démonstration d’indifférence à l’autre, les autorités les plus hautes exigèrent de lui une érection franche et massive, qu’il ne put bien sûr satisfaire. Son cas fut ainsi jugé des plus critiques, relevant d’un caractère notoirement sociopathe, hostile à ses semblables, un exemple déplorable de repli sur soi représentant un danger pour la communauté tout entière. L’exécution fut donc organisée dans les délais les plus brefs (le bourreau officia par pendaison afin que les autorités, qui aiment avoir on le sait le dernier mot, obtiennent l’érection réclamée et puissent ainsi montrer aux yeux de tous, par cette ultime marque d’affection tendue bien raide, qu’il y a encore de l’amour et de quoi espérer dans l’homme).

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