Semaine 37

Place Delille, Clermont-Ferrand. Ouverture récente de l’Hôtel Littéraire Alexandre Vialatte. 62 chambres, 4 étoiles, un bar lounge. Des citations et des portraits du maître sur les murs du restaurant. Plus de 500 livres dans l’établissement, éditions originales et livres de poche, et des aquarelles un peu partout pour évoquer son œuvre. J’imagine alors que les draps recouvrant les lits sont en papier Centaure ivoire 120g, qu’on y rêve chaque nuit avec des lettres et du style, que le personnel connaît mieux que quiconque l’importance du plumeau ; et, ce serait bien le moins pour un hôtel littéraire, que l’on peut payer sa chambre en poèmes.

Au-delà d’une certaine perplexité vis-à-vis du genre et de ma difficulté à en apprécier véritablement la production – sans la repousser pour autant et cesser de m’y intéresser totalement –, j’éprouve une sympathie intuitive pour les personnes affirmant aimer la poésie, une méfiance instinctive pour celles se déclarant poète.

Parfois je pisse à petits jets brefs, parfois à long jet continu ; parfois je pisse en vers, parfois je pisse en prose.

Les piliers de comptoir sont de grands fauves ressentant eux aussi le besoin de répondre à leur instinct, de laisser leur empreinte, de borner leur empire, de marquer leur territoire (sinon comment expliquer que le marronnier en face du bistrot sente aussi fort l’urine ?).

Un tigre sage, docile, inoffensif. Autorité et savoir-faire du taxidermiste ; lui au moins sait ce que dresser un animal veut dire.

Nul moyen d’y résister : l’homme se croit fort, dominant, maître de tout, alors qu’il suffit d’un bâillement pour qu’il perde le contrôle de sa bouche.

Routière, la sécurité veut qu’on double toujours par la gauche. Politique, toujours par la droite.

Le libéralisme économique, c’est comme les patchs anti-tabac : moins ça marche, plus on en met.

À quelques encablures de l’interdiction ferme, radicale, définitive, de vivre dans un but non lucratif.

Les clients du bar obnubilés par l’affaire Fiona et son procès – échanges animés sur le mutisme des accusés, le contenu du réquisitoire de l’avocat général, la peine requise, la durée des délibérations, la satisfaction de la défense ; le crime, le verdict, l’indignation, le mystère. Dans un angle de la salle une femme âgée, d’apparence très bourgeoise, qui n’en a rien à foutre et lit Fakir.

Il n’y a pas que les combats des chefs mitonnés de calomnies et de coups bas qui soient primaires. La masse de gens se regroupant à la sortie des tribunaux pour crier leur haine et leur dégoût à la face des accusés est un spectacle inquiétant. Comme si ressentir la peine et la colère dans l’intimité de son être, la porter vive au plus secret de son âme, de son cœur, de son esprit, de ses tripes, ne leur suffisait pas. Et si l’on enlève les barrières et les flics, il se passe quoi ? Un passage à tabac ? Un lynchage à l’ancienne ? La bave haineusement vengeresse qui monte aux lèvres des braves gens est un poison aigre. La barbarie juchée sur les talons de la vertu : c’est l’image parfois terrifiante de la vindicte populaire.

Il n’y a pas d’amour heureux, peut-être, mais la haine ne s’éclate pas non plus tous les jours.

Rien de plus pervers que de faire rire quelqu’un souffrant d’une fracture des cotes (le faire pleurer est moins cruel ; vite un souvenir triste, une parole blessante, une humiliation !).

Un message aux mélomanes compulsifs, aux patrons de bistrot ne pouvant imaginer leur salle sans un fond musical, aux amis qui vous invitent et s’empressent de mettre un disque sitôt votre arrivée : la musique, qu’elle soit de qualité ou non, n’est pas toujours préférable au silence.

« … Et, ce qui vaut bien mieux que les Rois et la Gloire, Tu seras un homme mon fils ! » Il termine solennel et tremblant son poème, déclamé haut ici dans le jardin, improvisé sur le vif de cet élan, de ce souffle, de cette emphase propre aux poètes, dicté sur l’instant par une fièvre littéraire et paternelle proche de la transe, une leçon de vie dont il ne doute pas de l’effet puissant sur son rejeton de treize ans avec lequel il se croit occupé en ce moment même à bécher le carré des salades ; et c’est en reprenant ses esprits qu’il réalise, haletant et confus, qu’il ne vient pas de parler à son fils mais à un poireau sauvage. Lequel poireau n’aura pu échapper à ce chapelet de conseils et de préalables encombrants – voir détruire l’ouvrage de sa vie et le rebâtir sans un mot, aimer chacun de ses amis en frère sans qu’aucun ne soit tout pour soi, supporter mensonges et calomnies sans répliquer soi-même, rêver sans être un rêveur, penser sans être un penseur, être haï sans haïr et savoir perdre tout sans même un soupir ou une plainte, rien que ça ! –, à cette liste de conditions plus exorbitantes les unes que les autres pour accéder à l’essence même et à la grandeur de l’humaine condition – et qui le décourageront d’ailleurs à jamais de devenir un homme. Au contraire du fiston, qui, profitant lui de la nature hallucinée de son père, s’est barré en douce dès les premiers vers, heureux de s’être épargné ce pensum, chanceux d’avoir échappé au sermon et de pouvoir ainsi devenir un homme, un vrai, qui ira humainement se faire sauter la gueule à la bataille de Loos.

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