Semaine 38

À l’aéroport. Un homme gros, gras, se présente à l’enregistrement. Ce serait bien le diable si on ne lui trouvait pas un excédent de poids dans son bagage à ventre.

Déjà que les amateurs de voyages sont pénibles avec leurs souvenirs assommants, leurs anecdotes exotiques, leurs albums photos, leurs commentaires enthousiastes, il a fallu que l’on ajoute encore le bruit paraissant sans fin de leurs valises à roulettes tirées sur le trottoir !

Ce cadavre de hérisson éventré sur la route ; bogue de châtaigne ayant libéré son fruit.

À considérer le nombre de crottes de chiens que l’on évite sur les trottoirs, on se dit qu’il est heureux que le meilleur ami de de l’homme ne soit pas le bœuf ou le cheval.

Les chaussures à bout pointu ont un petit air menaçant, piquant, sortant tout droit de l’affûtage, flèches tirées de leur carquois après avoir été trempées dans le curare, griffes acérées trahissant la bête qui s’est déguisée en homme, langue bifide dont un monstre rampant agite l’extrémité sur le sol, oreilles subulées du diable venu chercher les âmes qui lui sont dues ; un petit air menaçant, donc, que les chaussures à bout rond ou carré n’ont pas.

Sur la neige, le lapin blanc paraît moins blanc.

Le trait d’union est une invitation au rêve, une fenêtre ouverte en grand sur l’imaginaire. Le trait d’union est un sorcier, un magicien, un enchanteur de monde. Le trait d’union est un appel au croisement et à l’hybridation. Sans le trait d’union, la nature aurait-elle eu l’esprit de créer le poisson-chat et le crapaud-buffle ? Le trait d’union est un entremetteur d’antipodes et de contraires. Le trait d’union peut donner vie aux créatures les plus étranges. Le trait d’union peut inventer l’oiseau-enclume, l’éléphant-fleur, le ténia-constrictor. La truie-persane, le bousier-tigre, le social-démocrate. Le trait d’union est un savant fou qui manipule ses tubes et ses pipettes dans le laboratoire du langage. Le trait d’union est l’instrument du pouvoir créateur. Le trait d’union est un démiurge. Le trait d’union peut tout !

Une jolie femme seule au comptoir. Il émane de sa présence quelque chose de glacial. Elle a le regard bleu et froid comme un beau ciel d’hiver, le sourire las et sans chaleur comme un soleil de décembre, les cheveux blancs immaculés comme la première neige ; pas l’idéal pour l’aborder, mais temps parfait pour faire du ski.

Il gravit l’Everest, rejoignit le point le plus haut où il creusa, fora, concassa, arasa, rejetant la roche extraite sur les flancs. Les fameux 8848 mètres devinrent alors 8847. Même opération pour le K2, 8610 mètres au lieu de 8611. L’Annapurna, le King Peak, le Kilimandjaro. 8090 mètres, 5172, 5891. Le Cerro Bonete, le Mont Blanc, le Puy de Sancy. 6758, 4808, 1884. Ainsi son but était atteint, la démonstration faite, la conclusion édifiante : même modestement, imperceptiblement, oui, changer le monde est possible !

Il est si petit qu’à le regarder on se sent descendu au niveau de la mer.

Il n’est bien qu’une circonstance où ce pur égocentrique éprouve de l’empathie : lorsqu’il plaint les autres de n’être pas lui.

Ce militant ne ratant jamais l’occasion d’affirmer haut et fort qu’il ne croit pas en Dieu, fier de son athéisme, en faisant même le socle de son progressisme de gauche, véhément et convaincu que les croyants ne sont que des idiots manipulés. L’entendre aboyer son discours me renvoie à cette scène d’un documentaire consacré à un couvent, où le réalisateur demande à une bonne sœur s’il lui arrive parfois de douter de l’existence de Dieu et de son engagement. « Oui, bien sûr », lui répond-t-elle avec sincérité, dans un sourire timide et incrédule à la fois, étonnée qu’on puisse même se poser la question (elle ajoutera plus loin que ce doute et sa capacité à l’accepter, à l’accueillir pleinement, donnaient même plus de consistance à sa foi). Cet étonnement et ce sourire m’avaient touché. Malgré des convictions qui me tiennent éloigné des évangiles, je me sens largement plus proche de la bonne sœur et de ses doutes que de ce militant, qui lui ne doute jamais.

Hypothèse œcuménique : et si nous descendions d’un singe ayant créé le monde en six jours pour se reposer le septième ? Hypothèse fouteuse de merde : l’évolutionniste et son obsession simiesque est aussi sûrement une créature de Dieu que le créationniste et son goût pour la fable descend lui du singe.

Le cierge est un légume étrange, fumé sur pied, cultivé sous serre, qui ne pousse pas lorsqu’on le plante mais au contraire se réduit, jusqu’à disparaître.

Dieu ? Il y a des jours où le ciel me semble plus vide que d’autres.

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