Semaine 39

Embrasser ses enfants. Lire Proust. Sauter en parachute. Nager avec les dauphins. Écrire un livre. Faire le tour du monde. Partir en stop. Dormir à la belle étoile. Apprendre à jouer d’un instrument. Se teindre les cheveux en rose. Homme d’affaire consacré par le succès mais n’en pouvant plus de son agenda surchargé, il contempla sa liste de choses à faire avant de mourir et pour lesquelles il n’avait pas eu le temps jusqu’ici puis raya, biffa, élagua, supprima, pour en livrer une version simplifiée qui ne tenait plus qu’en un seul mot : vivre.

Souvenir de mes études et de cet intervenant extérieur nous expliquant que quel que soit le domaine d’activité de l’entreprise – qu’il s’agisse de vendre des prestations de consulting ou de conquérir le marché international du balai à chiottes –, la seule fantaisie vestimentaire concédée au cadre supérieur obligatoirement en costume réside dans le choix des motifs de sa cravate.

Enfant, épouvanté par leur dépouille pendue à un crochet, leur chair à vif et leur peau retournée, j’aurais voulu m’imaginer, sans réussir vraiment, que l’on dépiautait les lapins pour leur offrir la mue du serpent.

Il faut voir l’émerveillement des parents, la force et l’impact de nos premiers mots sur eux, leur ébahissement attendri et leur fierté aimante, que l’on s’invite glorieusement dans le langage en prononçant papa, maman, popot ou caca prout. Puis fin rapide de l’état de grâce, début de l’apprentissage et de ses contraintes, d’une vie à apprendre la difficulté à se faire entendre, à articuler sa pensée par les mots, à comprendre que la langue est un champ de bataille, la parole une lutte continuée sans répit ni pitié, un espace d’affrontement et de tension où l’on combat sans cesse avec soi-même et avec les autres pour réussir parfois, en de rares occasions héroïques, à vaincre le silence et l’impuissance à dire reçue en gage de son intronisation à la confrérie des hommes.

À quoi bon offrir des camions de pompier aux enfants, si c’est pour leur interdire de jouer avec les allumettes ?

Le nourrisson avale goulûment le lait jaillissant, le sein de sa mère, sa silhouette d’avant la grossesse, l’attention de ses parents, les trois-quarts de leur temps, à peine moins de leur sommeil, leur vie sociale, leur amour ardent, leur vie sexuelle – puis il fait son rot.

Le calendrier de l’avent de l’enfant annonce le pilulier du vieillard.

Et si un trésor de la littérature se cachait quelque part dans les papillotes ?

« En deçà de 1000 exemplaires vendus, un écrivain n’est pas vraiment un écrivain », dit ce libraire pas vraiment libraire à son seul client de la journée.

Et avec ceci ce sera tout. Enchanté moi de même. Merci beaucoup je vous en prie. Après vous je n’en ferai rien. Quand le gel de la langue s’allie à la convention sociale, j’ai la nette impression que tout se fige, que l’espace d’un instant plus rien ne circule, que quelque chose de vital s’annule ainsi dans le lieu commun, ce castrateur du vivant, ce degré zéro de l’expression, aussi roboratif et sémillant qu’un pieu planté dans le cœur, une balle perdue, un baiser de la mort, le regard d’une Gorgone.

Quand je ne peux pas écrire en raison des circonstances ou d’une obligation quelconque, je me représente ce rendez-vous avec la langue comme un moment de volupté et de plaisir inégalable, dont un contretemps fâcheux me prive douloureusement. Puis vient le moment de m’y mettre ; et j’entre alors dans la chambre des tortures.

Il croit m’en rabattre avec sa petite gloire de célébrité locale, alors que je suis pour ma part d’une autre envergure, planétaire, internationale, universelle – un anonymat sans bornes ni frontières !

Dans certaines circonstances, il est nécessaire de limiter les déplacements au maximum. Ainsi, les jours de scrutin, j’adopte le principe de la circulation alternée en cas de pic de pollution intellectuelle, électoraliste ou politicienne de bas atmosphère : les années paires je ne vais pas voter, les années impaires je m’abstiens.

Parfois, la pensée fonctionne comme un frigo ; il faut savoir ouvrir son esprit pour que la lumière s’allume à l’intérieur.

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