Semaine 43

Chacun de nous aurait un sosie quelque part dans le monde. Chacun de nous est donc un plagiat qui s’ignore.

Une recherche généalogique minutieuse et poussée m’a permis de remonter jusqu’aux singes de mes aïeux, et ainsi de constater par le fait les limites de la génétique, du lien filial et de la transmission intergénérationnelle, moi qui déteste les bananes.

Toutes les municipalités se dotent aujourd’hui d’une salle de spectacle asséchant si bien les caisses que la plupart ne dispose plus d’aucun budget pour mettre en place une programmation culturelle digne de ce nom. Les visiteurs du futur qui admireront leurs ruines se douteront-ils alors que le seul spectacle réellement monté dans ces théâtres antiques réside dans leur visite et la valeur qu’ils accordent eux-mêmes à ces vestiges ?

Homo sapiens sapiens. Avec un nom comme ça comme ça il n’est pas surprenant surprenant que l’homme ait tendance tendance à répéter les mêmes erreurs.

Le laser rond brillant dans la nuit et pointé sur le ciel – celui-là même que les naïfs appellent la lune ; encore un coup des climatosceptiques ! – est bien la preuve que la planète est aujourd’hui dans le viseur ; combien de temps encore le doigt tremblant sur la gâchette va-t-il pouvoir se retenir ?

Croissant de lune, si l’on veut. Moi je me demande quel est l’astre peu soigneux qui laisse traîner ses éclats d’ongles de pieds coupés dans le ciel.

Imaginez un vestiaire de football où l’on ferait se côtoyer les meilleurs joueurs du monde – Ronaldo, Messi, Griezmann – et les joueurs de district les plus improbables – Gégé la praline, Ricky la talonnade, Franck Beurk, le fils de la Gisou. C’est l’impression justement que me fait cette librairie où cohabitent en vitrine Pascal Quignard et Marc Levy, Georges Picard et David Foenkinos, Éric Chevillard et Guillaume Musso, Roger Rudigoz et Éric-Emmanuel Schmitt ; à la seule différence que ce sont ici les joueurs de district qui finiront par jouer devant des milliers de personnes, les plus talentueux devant eux se contenter (en proportion) de tribunes vides.

Débusquant Cupidon, aussitôt le garde champêtre le verbalise pour chasse à l’arc non autorisée et défaut de permis manifeste, tournant de ce fait le dos à la promeneuse ravissante et accorte qui commençait à lui sourire.

(Dira-t-on jamais assez les impasses et les dangers de la conscience professionnelle ?)

J’aime le point-virgule pour sa graphie simple, son hybridité, son rôle de pivot dans la phrase, les possibilités multiples vers lesquelles il la relance ou la dirige, son temps de suspension nommément à mi-chemin entre la virgule et le point ; et, démonstration par l’exemple, la finesse de lecture qu’il réclame alors au lecteur.

J’aime moins le côté raide, au garde à vous, droit dans ses bottes, le caractère catégorique, démonstratif, péremptoire et gueulard, le petit ton définitif de mère supérieure autoritaire et pète-sec du point d’exclamation.

La ponctuation est la baguette avec laquelle l’écrivain dirige en chef son orchestre de lecteurs.

In angulo cum libro. Dans un coin avec un livre. Or le mépris de l’esprit est tel qu’il paraîtra bientôt suspect, dangereusement subversif – pourquoi pas terroriste ? – de lire ailleurs que dans les transports en commun, debout sur le quai, compressé dans un train de banlieue, enserré dans le flux des habitudes et des visages sans joie de la migration quotidienne et laborieuse, pour occuper le temps entre deux stations et le don consciencieux de soi à ce qui compte vraiment – exprimer son potentiel, optimiser ses compétences, plonger au cœur de la mêlée pour entreprendre, concurrencer, produire, opérationnaliser, rentabiliser, – entreprendre, entreprendre, entreprendre et élever les préoccupations les plus matérielles au rang des vertus les plus hautes.

Pourriez-vous s’il vous plaît me supprimer de votre liste de diffusion ? Espèce de gougnafier, sombre crétin, étron des lettres, dégénéré inculte aveuglé par son imbécillité barbare, équarrisseur du verbe, étrangleur de créativité dans l’œuf, bouffeur de best-sellers et de romans à l’eau de rose, philistin putride, suppôt de censure, affûteur de guillotine, dégueuli de l’esprit transformé pour l’occasion en césar, demeuré sentencieux, illettré congénital, révoqué des arts, face de groin, empaffé de ta race, sais-tu au moins ce que tu rates ? Ces pensées m’effleurent, un instant, presque rien, une demi-seconde peut-être. Et puis je me reprends, je me souviens que je ne suis rien, ou pas grand-chose, pour réclamer ainsi l’attention de quiconque, je recherche le mail en question et je le supprime en me disant que c’est normal, tout à fait compréhensible, le droit de chacun d’exprimer son indifférence, rien à dire, c’est le jeu, pas de problème, vraiment – c’est fait, mille excuses, encore désolé pour le dérangement, bonne journée, pardon encore.

(Enfin bon, tout de même. Quel connard !)

 

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