Semaine 44

Les images reçues par satellite risquent de devenir de plus en plus nettes et intrusives, au préjudice du respect de la vie privée et du miroir de la salle de bain – l’évolution technologique est telle qu’il sera bientôt plus pratique de vérifier si l’on a des points noirs sur Google Earth.

Un drone sans hélices ni moteur qui s’appuie sur la force du vent et dont l’espace aérien est circonscrit par la longueur du fil au bout duquel il évolue – bref, un cerf-volant.

Le vent caressant et porteur est la vraie cible de la flèche.

Qu’est-ce qui, dans l’attitude de cet homme, sa manière de se tenir, de lever les yeux, de regarder loin devant, puis de sembler disparaître en lui, nous interroge à ce point ? Que peut-il bien écrire dans ce carnet ? Il est assis seul à la terrasse d’un café, légèrement en retrait par rapport à la table, jambes croisées, le carnet posé sur les cuisses. Peut-être prépare-t-il sa liste de courses, un dîner ce soir, chez lui, avec des amis, le menu et les plats à prévoir selon le goût des invités. Peut-être fait-il l’inventaire des choses à ne pas oublier dans la journée, les fournitures scolaires pour les enfants, le pantalon à récupérer au pressing, deux ou trois notes pour le bureau. Peut-être écrit-il simplement une lettre à quelqu’un, un membre de sa famille, un ami perdu de vue depuis longtemps, une femme ? Mais non, ce n’est pas ça, impossible ! Sa façon de quitter le carnet des yeux à intervalles réguliers, d’interrompre l’écriture, de la reprendre en saccades, cette sorte d’exaltation dont sa main paraît saisie au moment de retrouver la page, l’agitation fiévreuse dont son corps tout entier se secoue dans le prolongement de ses pensées : tout cela est le témoin d’autre chose ! Alors on l’imagine : un écrivain au travail, un poète à l’établi, des métaphores flamboyantes, des chiens dans le ventre et des corbeaux dans la tête, des galaxies dans la poitrine, des horizons dans la syntaxe, des antipodes et des éthers, des vents hurlants et des embruns, tout un monde dans ce carnet, et les mots de feu qui l’inventent.

Petit bonhomme rit, petit bonhomme pleure, petit bonhomme fait les gros yeux. Une émotion, une image. Tout est clair, net ; compréhension immédiate. Plus de latence, plus de mystère, plus de brumes. Plus de flou artistique. Plus de jeu entre le lecteur et l’auteur pour les mener ensemble au flottement du sens, au sibyllin subtil, à l’imagé fertile, à la compréhension sensible – l’émoticône est entièrement et résolument antilittéraire.

Coup droit lifté long de ligne ! À cet aphorisme cinglant de Nadal (qui l’a laissé à trois mètres de la balle), Federer réplique d’une montée en trois temps – retour de service, attaque croisée, volée amortie – digne des haïkus les plus fins.

Elle passait tellement de temps le nez dans les livres qu’on aurait dit un marque-page.

Un regard de braise est-il forcément accompagné d’une haleine de tabac froid ?

Blond cendré d’avoir tant déclaré sa flamme.

Volcan : crématorium produisant plus de cendres que les villes-urnes ne peuvent en contenir ; voyez Pompéi.

Fourbe, opportuniste, imbécile, vaniteux, faux-cul : je déteste ce type ! Il réussit à réveiller en moi des élans de rage et de violence que je ne me soupçonnais pas. Au point d’affûter mon imagination qui se complaît alors à me le représenter parfois tentant de m’expliquer, en bredouillant des mots à peine audibles avec ce qu’il lui reste de lucidité et de dents, qu’à la différence de l’usage que je suis occupé à en faire – ma rancune et ma colère peinant selon lui à justifier pleinement ce contre-emploi ! –, une masse est destinée en premier lieu à enfoncer des coins.

J’ai placé (par souci de tranquillité autant que par bravade) une planche à clous en guise de paillasson sur mon palier. Depuis lors mes visiteurs cogitent, tergiversent, décontenancés qu’ils sont ; ils hésitent à frapper devant ma porte, restant plantés là.

« Verbicruciste, cruciverbiste, c’est un peu la même chose, non ? », dit la jeune fille à son ami Georges Guy, verbicruciste et fier de l’être, qui lui saute alors dessus, la saisit à la gorge, déplie ses doigts autour du cou puis les crispe jusqu’à l’étranglement pour se transformer en Guy Georges, qu’elle sente un peu la différence.

Gauche, malhabile, je ne sais rien faire de mes dix doigts, mais si vous continuez de m’emmerder avec cette infirmité sans conséquence si ce n’est l’ennui que me valent les conversations passionnées meublées de joints de toutes formes et de clés de douze, plates, à cliquet, à œil contre-coudée ou anglaises des bricoleurs du dimanche, je risquerais de vous montrer dans un sursaut d’orgueil et d’habilité retrouvée n’engageant qu’un doigt à l’exclusion des neuf autres ce que je sais faire néanmoins avec mon seul majeur tendu à votre exclusive attention.

Laisser pourrir les mauvais sentiments pour en nourrir de meilleurs – compost d’âme.

 

 

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