Semaine 46

En voyant le vol d’un moustique et ses changements de direction brusques, je réalise combien le choix d’une écriture fragmentaire, diffractée, s’autorisant le coq à l’âne est proche de sa manière de traverser le monde, en zigzag.

Tous les deux sucent le sang, mais le maringouin a de supérieur qu’il est plus résistant, moins exposé à l’extermination que le vampire ; pas facile de viser le cœur et d’y planter son pieu.

Le mille-pattes a-t-il conscience de chacune de ses pattes ? Auquel cas son esprit est occupé, fort encombré déjà, ce qui laisse peu de place à la pensée et aux tourments existentiels ; d’où une vie simple et détachée dévolue tout entière à faire tourner sa mécanique de guibolles et d’arpions.

Pourquoi, enfin pourquoi, non mais dites-moi pourquoi chaque année, le 14 février – ce jour-là précisément, tous les ans, pourquoi ? – je sens monter en moi l’envie d’écorcher des chats, de quitter ma copine et de tailler les roses au bulldozer ?

Ce t-shirt flashy d’une couleur indéfinissable, à la coupe originale, relativement cher, avec en gros l’inscription LIVE SIMPLY.

Elle était tellement maquillée qu’on ne voyait même plus qu’elle était belle.

Entendu à la radio d’une artiste-performeuse revendiquant la poésie sonore : « On constate le retour d’un conservatisme bourgeois qui voudrait réintroduire les belles lettres et le style en littérature. » La forme nouvelle (et donc antibourgeoise) de l’écriture : ne plus écrire.

Il se déplaçait à vélo et pour les longs trajets en transports en commun. Il buvait du thé vert et adorait le quinoa. Il triait ses déchets, éteignait les appareils en veille, ne laissait jamais couler l’eau en faisant la vaisselle ou se lavant les dents. Lorsqu’il traînait sous la douche il avait l’impression de tuer un ours. La simple vue d’un sac en plastique lui valait haut-le-cœur et prurit. Il prenait soin de limiter au maximum son empreinte écologique et s’essuyait même soigneusement les pieds avant de sortir de chez lui. Épilogue alors mérité et valant récompense de cette vie exemplaire : il mourut paisiblement, tué sur le coup, sans angoisses ni souffrances, aussi sereinement que pendant son sommeil pour n’avoir eu le temps de comprendre que la mort s’annonçait sur ce passage piéton, renversé qu’il fut par une voiture électrique arrivant à vive allure, sournoisement, sans un bruit dans son dos (son trépas permit d’ailleurs l’amélioration du modèle, dont on constata les limites du klaxon olfactif diffuseur d’huiles essentielles censées alerter les passants).

Ce matin j’ai écrit, puis j’ai passé l’après-midi à lire Les nuits d’octobre de Gérard de Nerval, suivi de plusieurs pages du journal de Rudigoz, puis d’un chapitre des Frères Karamazov (Le grand Inquisiteur), suite justement à un propos de Rudigoz sur la liberté. Et l’on voudrait me faire croire que j’aurais fait quelque chose de plus noble, de plus urgent, de plus « utile » en consacrant ma journée à chercher un emploi ?

(En réalité, c’est assez simple : ceux qui veulent empêcher quiconque, talentueux ou pas, d’écrire, de lire, de questionner, de mettre en doute, de s’aménager l’espace et le temps de réfléchir à ce qu’il désire, de créer, de rêver, d’explorer, de penser, au profit d’objectifs subalternes qui ne participent en rien de l’élévation de l’être ; ceux-là mêmes sont les ennemis de l’esprit, de l’intelligence, du vivant et pour tout dire : du genre humain.)

Derrière la grille de la résidence sécurisée, l’entre-soi tranquille, la quiétude du bourgeois, la garantie de pouvoir vivre recroquevillé sur son petit confort et sur ses biens, protégé, confiné, à l’abri de tous ; une certaine idée du bonheur.

Ma vie en dessous du seuil de pauvreté vaut bien quelques non-vies des étages au-dessus.

Le rêve comme mouvement de l’âme, élargissement de soi, liberté qui s’invente n’est pas un moyen de fuir le monde mais au contraire de le retrouver, de l’embrasser, de l’habiter pleinement et de tailler dans le réel pour en déchirer l’enclos.

Vous êtes seul sur une île déserte. Vous avez l’espoir un peu fou de faire du feu avec deux pierres. Vous les frottez, les frottez encore, mais à la moindre étincelle le mauvais sort d’une eau glaciale s’abat sur elles : tel est le réalisme.

Voyez l’oiseau pris au collet et qui ne peut plus s’envoler – réalisme encore.

Le réalisme, stérile et clos comme une couveuse à résignés.

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