Semaine 47

Il est tellement doué pour la lecture entre les lignes qu’il ne lit plus que des pages blanches.

Lire avec le même appétit qu’en choisissant son menu sur la carte, au restaurant.

Ce poète publie à un tel rythme – cinq, six publications par an – qu’on se demande s’il ne fera pas bientôt plus de livres que de vers.

Certains artistes donnent (ou veulent donner) l’impression de convoquer le monde ou l’époque dans leur œuvre, dans un but le plus souvent critique, puis par l’effet d’une inversion commune et dont je doute qu’elle soit toujours consciente, on se rend compte en leur prêtant l’oreille que ce qu’ils ont dans le viseur c’est eux, eux, eux et encore eux ! Ainsi ce chanteur présentant son disque comme « totalement en phase avec le propos que je peux tenir avec mes amis quand je parle de l’époque. Je crois qu’on peut y retrouver à peu près tout ce que j’ai dit cette année dans ma vie perso. C’est une photo totalement vraie de moi en 2016. »

Remplacez chaque téléphone portable par un fusil, une mitraillette, un revolver, et je ne verrai plus d’inconvénient alors à ce que l’amateur de selfies le retourne contre lui.

Cette note (caustiquement prémonitoire) du journal de Jules Renard, en date du 30 janvier 1892 : « Certains gens voient comme si leurs yeux étaient au bout d’une perche, très loin de leur cerveau. »

La photographie réclame une ouverture aux choses, une disponibilité au hasard et au monde inverse au selfie, qui dénote lui une attention bornée, un regard étroit, une difficulté à s’écarter de soi désolante et obtuse.

Il faut voir le travail du fauconnier, un oiseau tomber du ciel pour voler jusqu’à lui, un rapace se poser sur le gant de cuir de son maître et dresseur, un gerfaut atterrir sur son bras comme un chien rentre à la niche – impressionnant déjà. Mais un rectum venant se poser en conscience et sans dressage sur le bout d’une matraque : là chapeau ! Du grand art ! (Seul le spectacle d’un poulet s’embrochant de lui-même sur sa rôtissoire aurait une chance peut-être d’égaler ce prodige.)

Ses pensées étaient si rares qu’elles jouissaient finalement d’espace dans cet esprit étroit ; elles étaient, ma foi, fort bien installées dans cette petite âme, la fenêtre ouverte en grand sur la clarté d’un beau ciel vide.

Le signe d’importance dont ce cuistre cherche à tatouer son propos.

Du côté de la NASA, on se contente de peu. Évoquer des conditions favorables à la vie sur la base de la seule présence de l’eau me semble un peu court. Le jour où l’on découvrira une exoplanète avec une machine à café, une boulangerie potable et une connexion wifi, là oui d’accord !

Pleine, la lune me fait penser à ces pastilles collées dans les expos pour signaler que les tableaux ont déjà trouvé leur acheteur. Pas inutile, vu notre esprit de cadastre, de rappeler parfois que le ciel n’est pas à vendre.

Les réseaux sociaux, Internet : un repère de détraqués et de pervers ? J’y vois surtout des amateurs de maximes à deux sous, de vidéos de chatons, de couchers de soleil ; dont rien ne dit d’ailleurs que ce ne soit pas pire.

Là c’est moi sur mon siège occupé à rédiger cette note devant l’ordinateur.

Là je me lève pour aller chercher un truc à boire au frigo car j’ai soif.

Là je souris penché à la fenêtre avec en arrière-plan l’enseigne du magasin L’arc-en-ciel situé juste en face de chez moi.

(Même littéraires, les selfies sont chiants.)

Et le joueur de football, au lieu de protester, alla directement s’empaler sur le sifflet de l’arbitre – mais quelle est cette manie ? Cet élan des fondements ? Pourquoi cette attirance soudaine, irrépressible des orifices de basse anatomie pour les garants de l’ordre et de la règle, leurs éléments de panoplie, leurs ustensiles de travail ? (À bien y réfléchir, aucune raison de s’étonner vraiment ; ce n’est quand même pas la première fois qu’un trou du cul fait l’évidente démonstration de son goût pour l’autorité.)

 

 

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