Semaine 51

Quelle poisse, se dit l’iceberg. Depuis ce jour on a de moi l’image avant tout d’un fléau, d’un assassin de masse, d’un tueur froid ; c’est bien mal me connaître. Je suis d’abord magie des mers, splendeur des pôles ; un continent de solitude. Exilé malgré moi, douloureusement coupé de mes attaches, je traîne mon mal être et mon spleen à la dérive, en migrant du grand large. Séparé de ma base, je suis rejeté d’un bloc. Plus un ours, un empereur manchot pour profiter de mon pelage, sa blancheur éclatante – mon isolement est total. Les marins et les navigateurs tremblent à ma seule évocation. Alors voyez comme c’est bête. Tout cela part d’une erreur, d’un malentendu. D’un rendez-vous manqué entre le Titanic et moi. Mais pourquoi rester sur une si mauvaise impression ? C’est ainsi que se font les réputations et les rancœurs. Après tout, lui et moi, nous n’avons jamais vraiment rompu la glace.

Pourquoi m’infliger la photo de ce carnage, de ce corps certainement retrouvé après un long séjour dans l’eau, chairs molles, peau jaunie, lèvres gonflées – me soupçonne-t-on de ce crime ? Mais l’on m’informe que c’est le cliché d’une rombière, après sa cure de botox.

L’intention de départ pourtant était louable, qui consistait à accepter et prendre en considération que vieillir, c’est redevenir un enfant, pour adapter à la fin de la vie les usages du début. Or vu le nombre de hanches et de cols du fémur qui ont dû brutalement en souffrir, je ne crois pas que l’ajout de petites roulettes aux déambulateurs fut une initiative heureuse.

Quand je lis un essai, je me sens toujours moins intelligent que son auteur, quand je lis un critique d’art moins cultivé, un recueil de poésie moins inventif, un texte littéraire moins talentueux – il n’y a bien qu’en me relisant moi-même que je me sente enfin l’égal de quelqu’un.

L’homme le plus cultivé du monde ne sait pas le quart de ce que j’ignore.

Prenez tout ce que vous savez, ajoutez tout ce que vous ne savez pas : voilà résolu enfin le mystère du monde !

L’homme fétichiste et pieux plante un clou au-dessus de son lit pour y suspendre un crucifix. J’imagine son bourrèlement, lui voulant s’inspirer de son guide et qui reproduit pourtant ici le geste de ses tortionnaires.

Une crucifixion à la pâte à fixe aurait évité bien des choses – drame, culte, martyre, éclaboussures.

Explorateur de l’âme humaine, fin psychologue, il lit en chacun comme dans un livre ouvert, ce qui ne l’empêche pas de regarder le cul des filles et de se contenter ainsi, pour l’occasion, d’une quatrième de couverture.

Je vois une femme poser un regard hostile, insistant, âprement jaloux sur une jolie fille – largement pire que les regards concupiscents posés sur elle par certains hommes, où transpire au moins le désir.

Et avec ça tu t’achèteras des bonbons. Or agacé par le ton mielleux de cette phrase, ne supportant plus sa mièvrerie, sa récurrence, les sourires niais et les mains ébouriffantes la ponctuant le plus souvent dans ses cheveux, le mignonnet garda toutes les pièces qui lui furent tendues dans cette intention pour se constituer un pécule et ainsi, peut-être, un jour prochain, aller aux putes.

En écriture je ne m’interdis rien. Ce qui ne veut pas dire que je m’autorise tout.

Passage parfois brutal du sommeil au réveil, du rêve au cauchemar, de l’apaisement à l’agitation, de l’effondrement à l’insomnie. La nuit peut être un long chemin, chaotique et pierreux. C’est pourquoi les matelas sont montés sur ressorts, suspensions néanmoins déficientes à amortir les chocs.

J’ai mal au crâne d’avoir si peu dormi. Les textes écrits dans cet état me sont facilement reconnaissables ; phrases lourdes, empruntées, pataudes, sentiment de brume et de grisaille à leur relecture, lassitude, déprime.

Il y a toujours quelque chose de plus (ou de mieux) à écrire. Ce qui encourage parfois, et parfois décourage.

Écrire contre l’échec d’écrire.

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