Semaine 52

Il est précautionneux comme s’il jonglait avec des nourrissons.

Je doute de l’efficacité de la patte de lapin porte-bonheur ; et le lapin doute avec moi.

Les pièges à loup ne prennent-ils que des loups ? Les collets à lapins que des lapins ? Je n’en sais rien. Par contre je n’ai jamais vu autre chose que des mouches agoniser sur du papier tue-mouche ; à se demander si les insectes ne sont pas plus respectueux de la place de chacun et de la juste utilité des choses que nous autres humains, qui hésitons peu à mettre les pieds là où manifestement nous n’avons rien à faire – fierté de l’homme d’avoir planté son drapeau sur la lune ! – comme à ouvrir nos bières avec un briquet dévolu normalement aux fumeurs, aux émietteurs de cannabis, aux allumeurs de mèches et aux incendiaires.

L’anticyclone nerveux ne devrait pas, a priori et même selon les prévisions les plus optimistes, devenir la maladie du siècle débutant (mais déjà agonisant ?).

Le silence particulier des quartiers résidentiels. Rues le plus souvent désertes, calme, tranquillité, indolence du vivre – chacun chez soi. La vie paraît tenue et se passer sous cloche. Comme si le confinement des intérieurs se répandait sur le dehors.

Cédant à son tour à l’exode rural, l’idiot du village est parti à la ville où il jouit désormais d’un anonymat confortable, car rendu invisible et noyé dans le flux d’une idiotie latente, massive, individualiste, répandue – polluée d’indifférence.

Tout n’est que bruit, agitation. Rien ne paraît vital. Une ville morte, malgré le mouvement.

Je voudrais parfois qu’il me suffise de souffler sur la foule pour qu’elle soit soulevée, dispersée, comme ces feuilles mortes éparpillées devant moi par le vent.

L’homme arrivant face à moi dans cette ruelle étroite le sait bien : l’un de nous va devoir baisser ou même fermer son parapluie pour que l’on puisse se croiser sans les heurter et je sens, à son regard aussi décidé que le mien, que notre approche jusqu’à la confrontation imminente et que chacun de nos pas chargé de détermination têtue rend maintenant inévitable se fait, dans nos têtes à tous les deux, sur une musique de Ennio Morricone.

On nous annonce un accroissement démographique tel que la planète sera surpeuplée demain. Les habitudes et les usages devront alors s’adapter : la morale, les bonnes mœurs exigeront bientôt que deux personnes qui se croisent aussitôt se défient, se toisent, s’invectivent, s’affrontent – puis s’entretuent sur le champ.

Dire non, ne pas céder, suivre sa pente. Résolument s’extraire du maillage des injonctions et des contraintes sociales. Marronner fermement, mais tranquillement. Miser sur le sensible, le souterrain pour contrarier les habitudes. Cultiver l’écart existentiel, sans ostentation ni revendication tapageuse. Ne pas en faire une fierté, encore moins une posture – simplement dire non. Je ne connais rien de plus révolutionnaire, de plus radical que la rupture intérieure.

Dans les cœurs, dans les esprits, dans les consciences, la seule révolution qui vaille, première, hypogée, clandestine – anthropologique.

Représentation – politique, démocratique, parlementaire. Acception dévoyée du terme, dérivant trop grossièrement vers le pastiche et le spectacle, qui ne fait plus penser depuis longtemps à un mandat délivré par le peuple souverain mais à une représentation de clowns, de cirque, de mauvais théâtre.

Le phénomène crée par la publicité à partir du néant. Le vent censément frais de la nouveauté qui sent la breloque et l’usé. Le rabâché à la peau lisse comme un cul de bébé. Le bateleur arborant tous les signes de ce qu’il dit combattre. La machine à réformer la république en start-up. La terre d’accueil et de rebond pour les habiles et les félons. L’aspirateur à ralliements et sa forte odeur de boutique. Le croisement d’un jeune premier, d’un VRP et d’un cadre bancaire : monstre curieux ? Chimère hideuse ? Hydre à trois têtes ? Non pas : le favori à l’élection présidentielle !

(Une pensée pour ces réfugiés politiques, cette nouvelle catégorie de migrants prêts à tout pour ne rien risquer et qui partent des côtes bafouées du socialisme pour traverser la mer de l’infamie, les océans de la traîtrise, les eaux sans fond du carriérisme et débarquer en Macronie sans remous ni encombres ; tout va mieux quand on voyage sur des embarcations de grasse fortune.)

Publicités