Semaine 53

L’athée se dit convaincu de la non-existence de Dieu ; pas moins que les autres, un homme de foi.

L’homme né dans le ruisseau s’en plaint continûment, à la différence du fleuve, qui parait lui s’en contenter.

Qui tire le diable par la queue ne voit jamais que son cul.

La petite voix qui me parle à l’intérieur ne se tait jamais. Ce n’est pas qu’elle soit bavarde, mais elle a toujours quelque chose à me dire, m’accompagnant sans cesse, me prenant à témoin de tout, partout, en toute circonstance, si bien que je me demande si elle ne serait pas des fois la voix de mon ombre.

Replet, adjectif dont je m’étais éloigné mais qui risque de me concerner de nouveau, bientôt.

Un rire à dessaler les larmes.

Il faut ouvrir les bras comme on ouvre les fenêtres, pour aérer.

Court sur pattes, bedonnant, il est large comme un pot de peinture qui aurait gonflé au soleil.

Le stratagème était parfait : lorsqu’il se trouvait en compagnie savante, au cœur d’une assemblée dont il savait que chacun de ses membres le surpassait en intelligence et en esprit, il profitait de l’échauffement des langues pour glisser dans la conversation le commencement de quelque chose, une phrase, le début d’une idée. Puis il laissait les autres s’en saisir, la développer, profitant de leur emphase et de leur envie d’en montrer, de se distinguer toujours, de rivaliser de matière grise – ah l’instinct de combat des forts en gueule et en pensée ! –, pour à la fin reprendre la parole et ramener à lui tout le crédit des développements ainsi exprimés en déclarant, avec l’air de celui qui en sait long, plus long que tout le monde, en tout cas assez pour mettre fin à la conversation qu’il avait lui-même initiée, certainement en expert – l’air entendu qu’il adoptait lorsqu’il écoutait les autres les confortant à ce sujet : « C’est exactement ça. » Et c’est ainsi qu’il passait pour le plus brillant des esprits.

Le pet de l’esprit est l’empesté penchant à brasser du vent des pensées mal digérées.

Aphorisme : pensée en jupe courte.

Quand je me mets à poil, je crains moins l’attentat à la pudeur qu’à la nudité gracieuse et à l’harmonie du monde.

L’harmonie en écriture, un bien grand mot. Je me contenterais largement d’un accord.

Aucun livre n’était signé de son nom. On avait lu pourtant des pages et des pages de sa prose coruscante et sublime. Des milliers de lecteurs. Peut-être même des millions. Il était pour eux comme un hôte, un majordome les installant dans les livres sans jamais les guider, un affûteur de sens les lançant sur les rails de l’expérience littéraire, de sa pleine dimension, son entière réception, sans jamais les contraindre ou seulement empiéter sur leur liberté de lecteur. Il leur procurait le désir et l’élan nécessaires aux départs, en quelques lignes émues, juste quelques paragraphes. Mais quelle force ! Quel talent ! Il était comme un phare, son gardien foudroyant, sa raison lumineuse, un aiguilleur du ciel intérieur et sensible secourant les esprits dans les brouillards du verbe, tout en prenant garde, et c’était là tout le prodige, de s’en tenir à son rôle et de se contenter de préparer la suite – un boute-en-train de plume travaillant le terrain pour le plaisir et la gloire de l’auteur-étalon. Qui aurait saisi la force de l’écriture d’untel sans son éclairage avisé ? Le souffle d’un autre sans son avant-propos habile ? Les maisons les plus prestigieuses le sollicitaient pour des liminaires à des livres de poètes, d’essayistes, de nouvellistes, d’exégètes, de romanciers ; sa plume et son esprit se coulaient avec grâce dans tous les genres. Il fallait une humilité hors norme pour se fondre ainsi dans les ouvrages des autres, les introduire, les faciliter pour ensuite libérer la place et s’effacer totalement. Or la somme de ses contributions grossissait peu à peu. Le jour viendrait où l’on se rendrait compte que de livre en livre, de préface en préface, il avait lui aussi tissé quelque chose de beau, de grandiose. Un genre à lui tout seul. L’affirmation d’un style, le déploiement original d’une écriture sans égale, sublime, inventive et prodiguée dans l’ombre. Ce serait là son apport à la littérature et à ses formes. Lentement, il aurait bâti son empire. Son œuvre se déployait avec une irrémissibilité discrète. Sa verve et son génie s’exprimaient dans les franges.

Prière de laisser le monde dans l’état où vous l’avez trouvé en entrant. Pas question. Impossible. (Je ne me vois pas écrire pour ne rien déranger.)

Pourquoi de faïence ? Ils pourraient tout autant se regarder en chiens de bronze, de marbre, de stuc. Pourquoi en chiens ? Il pourrait aussi bien s’agir de rhinocéros, de buffles, de bousiers-tigres. Pourquoi se regarder ? Ils pourraient parfaitement s’observer, se contempler, s’évaluer. À ce point figés, ossifiés dans la langue, ce sont surtout les lieux communs et les clichés qui ont l’air de se jauger en hippocampes de plâtre.

On écrit maintenant depuis dix mille, vingt mille ans peut-être, plus un mot ne manque, chaque idée ou chaque affect a rencontré son vocable, le spectre de la langue recouvre entièrement le champ des émotions humaines, plus besoin de métaphores, d’analogies pour exprimer ce que l’on souhaite exprimer, dire ce que l’on veut dire, tout sonne juste, net, clair, précis, on a pu mettre enfin dans la littérature tout l’ordre et toute la rigueur dont elle est capable – mais alors, qu’est-ce qu’on s’emmerde !

 

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