Semaine 54

Étrange – et en même temps réconfortant – comment les gens sachant que vous écrivez pensent moins à vous demander des conseils de lecture qu’à vous en donner (je serais curieux de savoir si l’on conseille aux peintres, aux cinéastes, aux musiciens autant d’expositions, de films, de disques que l’on me recommande de livres).

La qualité d’un texte dépend beaucoup de son lecteur. L’auteur le sait (devrait le savoir). Rien ne peut se faire en dehors de sa disponibilité, de sa représentation, de son désir.

(L’auteur ne fait que commencer un texte ; c’est le lecteur toujours qui le termine.)

Un endroit inédit, dépaysant, un nouveau rythme de travail, un pas de côté radical par rapport à mes habitudes de vivre, une expérience propre à inciter ma plume à sortir de son confort ; et voilà que je me retrouve à travailler à l’usine, en trois-huit, sur une chaîne de production – j’aurais dû me méfier de cette résidence d’auteur proposée par Pôle Emploi.

Au cimetière, une abeille butine sur une fleur artificielle. Allégorie parfaite de ce que je viens chercher ici, moi qui perçois, dans ce lieu dévolu à la mort, quelque chose de la vie.

Je ne souhaite la mort à personne, pas même à mon pire ennemi. Je voudrais juste qu’il disparaisse de la surface de la terre, rien de plus.

La mort veille, le temps nous est compté, quoi que l’on fasse nous n’irons jamais au bout de nous-mêmes, de nos rêves, de notre désir (la vie comme un coït interrompu).

Un café. Un homme au costume anthracite s’installe à une table, passe sa commande sans sourire, la règle dans une grimace, avant de se plonger dans Investir / Le journal des Finances qu’il ne refermera qu’au moment de partir. Il y a des gens qui paraissent aussi gris que leurs vêtements.

Toujours remettre à demain, repousser, procrastiner : ma façon d’être un homme d’à faire.

Futurs énarques. Les garçons et les filles paraissent sortir du même moule. Tout chez eux transpire la supériorité de classe. Ils sont brillants et lisses comme leurs chaussures vernies. Même style et même gueule de bon côté du manche. Même terreau, même esprit, même discours, même ambition – le prestige de l’uniforme, sûrement.

Certains riches tiennent tant à le devenir plus, encore, toujours plus qu’ils ne dépensent rien, le moins possible, regardent sans cesse à la dépense, si bien qu’ils finissent par vivre avec les peurs et les angoisses des pauvres.

Picorant distraitement, un pigeon multiplie les allers-retours sur le trottoir devant le distributeur de billets, disparaissant puis revenant quelques instants après, comme s’il était en reconnaissance, en vue d’un mauvais coup.

Une boucherie chevaline en face d’un PMU. Le parieur malchanceux n’a plus qu’à traverser la rue pour savourer sa revanche – vanité de l’homme qui ne peut se voir qu’en vainqueur.

Pour le chagrin des parieurs, l’air de ne pas y toucher est souvent répandu au sortir du PMU.

Poor lonesome cowboy, la trentaine, plutôt beau gosse. Niveau de vie correct, situation professionnelle établie ; affilié de justice, travailleur indépendant aux revenus modestes mais ne manquant jamais d’avoine. Aime les grands espaces et la nature, déteste les vols en bande et les fratries. Centres d’intérêt : caresser mon six coups et tirer plus vite que mon ombre. Seul depuis trop longtemps, sentant gonfler en moi un océan d’amour et de tendresse, je recherche une âme sœur intrépide, fidèle, à fort tempérament, prête pour une aventure à deux, endurante de la croupe et peu farouche à monter. PAS SÉRIEUX S’ABSTENIR – et c’est ainsi que Lucky Luke rencontra Jolly Jumper, sur Meetic.

Chassez le naturel, il revient au galop ne peut convenir aux paresseux, aux lymphatiques, aux peu pressés dont le naturel commanderait plutôt qu’il revienne tranquillement, paisiblement, au pas.

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