Semaine 55

Réveillé cette nuit par un sentiment de honte intense, douloureux. Un dégoût incurable, aux racines anciennes et profondes.

Quand je n’ai eu aucun mal à écrire un fragment, j’ai le sentiment étouffant d’avoir trahi quelque chose, que ce que je viens d’écrire est mauvais, inévitablement, le résultat d’une aisance dangereuse et suspecte, sournoisement piégeuse, comme si seuls la difficulté et l’effort étaient aptes à me préserver de moi-même, de mes manques, de mes limites.

(Chacune de mes phrases pourrait porter la mention ATTENTION, FRAGILE.)

La chute libre, l’un des moyens – rares ! – d’échapper à son ombre.

Et si les vitres gardaient notre reflet pour s’éveiller la nuit et s’animer de nos fantômes ?

Le vent leur offrant le mouvement et les oiseaux leurs chants nous rappellent, au besoin, que les arbres vivent.

Un arbre auquel il ne reste plus qu’une branche et qui semble indiquer la direction.

Première pluie d’orage. Des gouttes grosses comme des grêlons. Elles explosent sur le sol avec allégresse et fracas, libérant leur fougue, délivrant leur impatience, comme si elles attendaient leur tour depuis des mois.

Pourquoi cette peur proverbiale de la solitude ? Elle n’a pourtant rien à voir avec la fuite de l’autre et l’isolement. Tout à voir avec le retour à soi-même et ainsi donc à l’autre. Elle est sûrement la voie privilégiée pour pénétrer les profondeurs, affirmer sa singularité, éprouver la part commune, retrouver le sens de la rencontre et du lien véritables – et sa peur est avant tout le signe d’une carence intime, d’une intériorité perdue, d’une absence à soi désolante.

Besoin d’être seuls, pour pouvoir être ensemble.

Si jeune pourtant et des pensées déjà si vieilles qu’en lui tapant sur le crâne on voit s’envoler la poussière.

Il n’est qu’à voir les écoliers plier sous le poids de leurs cartables pour se demander si l’école, en définitive, ne souhaite pas muscler les bras plutôt que les cerveaux.

Bon, l’heure est venue de choisir mon président. J’hésite, je compare, je tergiverse, je tâte – et je quitte le rayon crèmerie avec le plus moelleux.

Son nez coule comme un camembert trop fait, un béton qui va prendre.

Un parc au milieu des tours d’immeubles. Un jeune garçon d’une douzaine d’années grattouille une guitare électrique branchée à un petit ampli, entouré de cinq filles de son âge qui l’écoutent, sourient, minaudent autour de lui. L’une d’elles sort un portable et le prend plusieurs fois en photo. Encore un qui jouera du cliché – instrument paraissant nécessaire à la genèse d’un musicien –, pour expliquer plus tard les raisons qui l’ont poussé à se mettre à la guitare.

Lire entre les lignes, repérer les non-dits, sentir d’où l’on nous cause : pour bien comprendre les gens, le mieux est d’écouter ce qu’ils ne disent pas.

Je suis un solitaire, par amour des autres.

 

 

Publicités