Semaine 58

Au coup de sifflet final, les vaincus se sont effondrés sur le sol comme balayés, soufflés par l’explosion de joie des vainqueurs. Scène habituelle de fin de match, or personne ici pour crier à l’attentat (pas la moindre revendication non plus ; le triplé réussi par l’avant-centre sonnait pourtant comme un aveu).

Souvenir de ce vieil homme à côté duquel je me suis retrouvé un jour au stade, le long des talenquères. Nous avions eu le temps de discuter avant le début du match, lui me parlant longuement de littérature, de chanson, de la chance qui fut la sienne d’avoir vu en scène des artistes comme Brel, Brassens, Colette Magny, Félix Leclerc. Il en parlait remarquablement, avec beaucoup de finesse et d’esprit, évoquant leur vie, leur œuvre, leur poésie, aussi touché que touchant. Puis le match commença, et au bout de cinq minutes il traitait l’arbitre de pédé, de vendu, de pourri, de salope…

Le fondant du chocolat enrobant une noisette justifie à lui seul la formation de l’Univers.

Vérifier si dans l’ordre des planètes, l’une d’entre elles ne serait pas tout bonnement une immense, une gigantesque noisette enrobée de chocolat attendant patiemment qu’on la croque – je ne vois pas d’autre explication vraiment à la volonté gourmande, déterminée de l’homme d’aller si souvent dans l’espace.

Un creux dans le bitume. Réfléchi dans la flaque d’eau, le ciel bleu devenu sale.

À table. Pourquoi refuses-tu systématiquement de tuer une mouche, même d’écraser une araignée ? « Par respect du vivant ! », m’entends-je répondre entre deux bouchées d’une entrecôte onctueuse et saignante (les moustiques déjà ne m’inspirent pas la même prévenance).

Respect de la vie, du vivant. Lien intense avec le monde. Fièvre, pulsion, élan, désir. Envie d’apprendre, de comprendre. D’aimer, de rêver, d’oser, de créer ; de vibrer, d’en jouir, d’en croquer – envie, envie, envie ! On peut bien crever de faim, oui ; mais on peut tout autant en vivre.

Librairie. Un homme conduit une poussette à travers les rayons. L’air inquiet de l’enfant au milieu des livres (front plissé, nez tordu, grimace – proche panique !).

Matinée dans le brouillard. Phrases maladroites, bancales, aucun rythme dans l’écriture. C’est comme jouer sur un piano désaccordé.

La disparition. Oui, bon, et alors ? Il n’y a pas que les oulipiens qui soient capables de prouesses verbales et d’exercices de style un peu vains – ainsi ce fragment écrit sans utiliser une seule fois les lettres h, j, k, w et z.

Ses textes pourtant légers mais affreusement, dramatiquement mal écrits, font de lui un auteur tragique.

Son centre de gravité est situé à mi-chemin entre son vague à l’âme et ses idées noires.

Chaque matin il se dit qu’il va remettre sa démission, puis la peur, la lâcheté, la crainte de manquer, la faculté à se laisser bouffer par le quotidien du travail, anesthésier par la pesanteur de l’entre-soi au bureau, les managers sur le dos, les objectifs à remplir, la team ambiance, et cette pensée rassurante : il a au moins réussi à démissionner d’une chose, de sa vie.

Ce poisson immobile, posé au fond de l’aquarium, gonflant et dégonflant les ouïes comme s’il était en warning.

Un homme seul pêche dans la mer. L’horizon ouvert devant lui, son isolement au bout de la jetée, l’immensité qui le fait minuscule : on a l’impression que c’est la mer qui le tient au bout de sa ligne.

Les plaisirs de la solitude (qui m’aime ne me suive pas !).

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