Semaine 60

Il était allusif, parlait par ellipses, comme si ce qu’il voulait dire se trouvait en pièce jointe.

Chaque livre se retrouvait fiché, renseigné dans le détail. Éditeur, auteur, année de publication, nombre de pages, résumé, idée-force, personnages, caractères : une surveillance généralisée s’organisait dans la classe. Les comportements étaient passés au crible, les psychologies sondées, les rapports entre les personnages interprétés selon des schémas établis, une méthodologie précise et pour ainsi dire scientifique. Rien n’échappait à notre œil exercé, à nos petites têtes appliquées et fouineuses, consciencieusement penchées sur nos cahiers. Tout devait être détaillé, analysé, décortiqué. Des principes proches de l’anthropométrie se voyaient appliqués à la littérature, qui donnaient lieu à des comptes rendus minutieux, des exposés rigoureux, des pages et des pages de rapport ; il était facile d’imaginer où remontaient les documents. Et c’est ainsi que les professeurs de français ne pouvant concevoir qu’un livre soit ouvert sans donner lieu à une fiche de lecture nous transformaient, nous, collégiens besogneux, en supplétifs des renseignements généraux.

En italique, les mots penchent comme s’ils cherchaient à éviter les balles.

L’auteur fait travailler sa main, concentré et fiévreux, tout entier à sa tâche et au plaisir de ces phrases qu’il découvre en même temps qu’il les trace, débordant d’exaltation et de l’énergie un peu folle qui le pousse à aller voir plus loin – il écrit. L’auteur fait travailler ses doutes, ombrageux et déçu, tout entier à son trouble et au commun de ces phrases qui lui paraissent avoir flétri, séché sur pied, pour n’avoir rien su garder de l’élan et du désir dont elles sont nées – il se relit.

Écrire ma liste de courses, c’est encore écrire (doute, lassitude, fatigue).

Ma fatigue d’écrire, parfois concomitante à celle de vivre.

Les gens qu’on ne connaît que de vue font partie du décor, en tout cas du notre, un décor personnel, intime – chacun le sien. Ainsi j’apprends la mort de l’un d’entre eux, et je me sens peiné comme si l’on avait coupé l’un des arbres, sur la place, en face du banc où je m’installe parfois pour bouquiner.

C’est la chenille qui redémarre et broie, brise, lamine, concasse, écrase, fait bruyamment craquer les os et éclater les chairs sous le poids lourd du char d’assaut, qui laboure le champ de bataille et ses cadavres encore chauds.

La franche cordialité, ou le masque des faux-culs.

J’ai de la peine à comprendre qu’on puisse aimer à ce point les fraises, et leur casser du sucre sur le dos.

Une lumière jaune, épaisse, où l’air suffocant de l’été semble avoir été frit, doré, trempé dans une huile bouillante, puis enveloppé autour des objets et des choses.

Semblablement au bonsaï, la pomme noisette me fait l’effet d’une pomme dauphine qu’on aurait privé de grandir.

Le violoncelle est passé à ça d’une vie de contrebasse !

La devanture de cette boulangerie si belle et ses gâteaux si peu appétissants.

Un esprit lourd, comme un repas de noces.

[La poétique du moineau s’interrompt. Pour revenir plus tard (ou pas), peut-être sous une autre forme.
En attendant merci à celles et ceux qui m’ont fait la joie de leur lecture, occasionnelle ou régulière, passagère ou fidèle.
À bientôt sûrement.]

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